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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La voix humaine

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Voici un objet théâtral rare et fascinant.
Un spectacle totalement original et prenant.

« La voix humaine », la pièce écrite par Jean Cocteau, a été créée à la Comédie française en 1930 par la comédienne belge Berthe Bovy.

Il s'agissait d'entendre une femme téléphoner à son amant, par le biais de la technique téléphonique d'alors, avec les opératrices et les autres abonnés qui pouvaient écouter tout ce que vous disiez.


En 2017, le metteur en scène Charles Gonzales, s'il respecte à la lettre le texte de Cocteau, va nous proposer de vivre une sorte d'expérience, à savoir une réflexion sur ce merveilleux instrument commun à la grande majorité de l'espèce humaine : la voix.


C'est la premier mouvement (Lento - Sostenuto Tranquillo Ma Cantabile) de la sublime 3ème symphonie du compositeur polonais Henryk Gorecki qui accueille le public dans la salle.

Sur scène, on aperçoit un micro sur pied, et un casque audio.
Ainsi qu'une servante, au lointain.


Puis, le noir tombé, une ombre arrive du fond de la salle.
Pendant qu'elle monte sur scène, cette ombre, vient se mêler à Gorecki un enregistrement nettoyé par l'Ircam d'une représentation de la pièce en 1930. On perçoit les trois coups, et la voix de Berthe Bovy elle-même.


La servante s'allume.
Rouge !
Ce sera donc un enregistrement de la pièce.


Nous allons entendre le texte de Cocteau, mais avec une traversée du miroir sonore.


Nous voici happés, hypnotisés par la voix de Melle Rocher.
Nous assistons à une sorte de recherche formelle sur tout ce qui se rapproche de près ou de loin au travail vocal.


A commencer par une introspection. En radio, au cours d'une émission ou d'un enregistrement, le fait de porter un casque vous permet de contrôler votre voix tout en parlant.
On ne peut avoir une belle voix, une voix de ventre, que si cette boucle sonore intime est réalisée.


A l'heure où le message sonore est galvaudé, peu d'espaces sont aussi propices à cet exercice d'écoute de soi.


Yannick Rocher est à cet égard remarquable.
De ce texte « décharné » de Cocteau (selon l'épithète utilisé par Charles Gonzalès), de ce texte qui nous raconte la passion amoureuse, elle fait une vraie mélodie orale et sonore.
Un débit posé, un phrasé délicat dans lequel tous les mots se détachent, se répètent, des tuilages avec une autre voix qui répète parfois le texte.


Parfois, la voix de l'actrice explose dans des fulgurances oralisées.
Avec toujours Gorecki en fond sonore.


La comédienne est comme sculptée par les lumières subtiles que le metteur en scène a lui-même créées. Elle sera beaucoup éclairée en contre ou de profil.


Et puis soudain, le groupe Procol Harum hurle son « A whiter shade of pale », pendant qu'un film noir et blanc est projeté montrant Monique Dorsel, autre comédienne belge créatrice et directrice du Théâtre-Poème de Bruxelles, se promener dans une sorte de cité fantôme.
Yannick Rocher va alors esquisser une danse, autre langage corporel, côté jardin.

Le texte de Cocteau s'achève. Nous avons peut-être pénétré l'âme de ses mots, par le biais de leur expression oralisée.
Le comédienne reprend son manteau. Dans une très jolie scène finale, elle replonge la salle dans le noir.


Nous, les spectateurs, allons revenir de ce voyage introspectif.
Les sons, non seulement entendus mais écoutés, se sont mêlés à notre voix intérieure, la voix véhiculée par le téléphone du poète, reliant Yannick Rocher non pas seulement au destinataire de l'appel mais à tout le public.


On l'aura compris, c'est un spectacle qui interpénètre le dit et le non-dit , le visible et le caché, l'exprimé et le tu, la parole et le silence, l'âme et la voix.


Fascinant !

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