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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La main de Leïla

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Samir Ameziane, le projectionniste du cinéma de Sidi Farès accueille en personne le public dans la salle. « Salam Alaykum », lance-t-il à chaque spectateur.


Puis, il prend sa place sur le plateau.
Après un formidable jingle (je vous laisse la surprise...), il se lance !


« Sayyidi wa Sayyidi, Messieurs et Messieurs, bonsoir ! »


Ah oui... En Algérie, en 1987, les femmes n'ont pas le droit de fréquenter les salles obscures !
« Bienvenue au Haram Cinéma ! »


Ah oui... Le cinéma du péché... En 1987, en Algérie, la censure veille : les scènes de baisers sont coupées... Samir est donc obligé de les rejouer « en direct », ces scènes de galôôôôches, comme il dit...


Et nous voici embarqués dans une comédie sentimentale, certes, mais également et peut-être surtout dans une admirable fresque de l'Algérie de ces années de plomb.

Censure, pénuries plus ou moins orchestrées de denrées essentielles (l'eau, notamment), presse muselée par le pouvoir, prisonniers politiques, tout ceci aboutissant aux événements d'Octobre 1988.


La grande force de cette pièce écrite et interprétée par Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker est de mettre en parallèle cette chronique historique et politique avec le destin individuel et l'histoire d'amour de deux jeunes gens, Samir donc, et Leïla, la fille du redoutable Colonel Bensaada, le représentant local du pouvoir en place.


Le tout par le biais de la passion du cinéma. C'est le film « Casablanca », de Michaël Curtiz qui sera le fil conducteur entre tout ceci.


L'écriture des deux jeunes auteurs-comédiens est brillante, alerte, drôle, mais également tendue, prenante et émouvante.
Il y a là un vrai texte, très fort, avec des personnages hauts en couleur, qu'on ne peut plus oublier une fois rencontrés.


Régis Vallée met en scène avec une vraie virtuosité les deux comédiens rejoints par l'impressionnant Azize Kabouche.


Virtuosité, car les scènes s'enchaînent avec une incroyable fluidité, les trois acteurs se métamorphosent en un instant en plusieurs personnages, tout ceci est drôlissime, ça pulse, ça bouge, ça vibre. Une incroyable énergie se dégage de tout cela. (A l'image de Kamel Isker qui n'arrête pas un seul instant. Une nouvelle fois, quelle présence, quelle vis comica, quel charisme !)

La scénographie de Philippe Jasko est épatante, faite de fils à linge et d'un bric-à-brac de récupération.

Et qu'est-ce que l'on rit !
Yemahadja, la grand-mère, le copain Zino, Yamina Soltani qui menace en permanence de perdre les eaux, l'inénarrable policier Rachid, sans oublier l'épicier local provoquent tour à tour l'hilarité générale de la salle. Les interprétations de Azize Kadouche sont absolument remarquables !


Et qu'est-ce que l'on est ému !
L'histoire d'amour, très contrariée et je n'en dirai là non plus pas davantage, cette histoire d'amour fonctionne à la perfection.
J'ai vraiment été pris par ces deux jeunes gens qui se cachent, qui doivent composer en permanence pour que leur amour puisse exister.


Cette heure trente a été pour moi un vrai et total ravissement !

C'est un moment de vrai et beau théâtre, ce théâtre qui permet de divertir, certes, mais également de réfléchir sur le monde et sur cette étonnante condition humaine. On comprend pourquoi la pièce a fait un triomphe à Avignon, et qu'elle poursuivra sa carrière au cours d'une grande tournée.


Qu'est-ce que ça fait du bien de rencontrer de jeunes auteurs-comédiens qui non seulement ont des choses à raconter, mais savent les raconter de la plus belle et la plus forte des manières.


Mabrouk âlik !

Vraiment !

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