Richard III

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Une claque ! Une gifle ! Une baffe théâtrale !
Ce Richard III confine au sublime, au merveilleux, à l'universel !
Voilà, c'est dit !


Richard III, ou l'histoire d'un homme sympathique qui devient un serial-killer.
L'histoire d'un homme, tout comme le catholique Shakespeare dans une société élisabéthaine, qui est contraint et qui a besoin d'être quelqu'un d'autre pour exister.


Voilà le véritable moteur interne de ce type difforme.


On le sait, ce rôle est celui de l'un des plus grands salopards du répertoire dramaturgique.
Et pourtant, paradoxe incroyable, il s'agit de montrer qu'il n'est pas que ça.
Voilà toute la difficulté à jouer ce roi plus que maudit.
C'est en tout cas le principal parti-pris du metteur en scène Thomas Ostermeir : faire de l'humain avec de l'inhumanité.


Cet humain/inhumain, c'est probablement l'un des plus grands acteurs allemands, Lars Eidinger qui l'interprète.
Ostermeir lui a confié ce rôle, en 2015, parce qu'il sentait que son acteur fétiche était prêt.


Ici, Eidinger est grandiose. Et j'assume totalement cet attribut du sujet. Grandiose !


Equipé de prothèses, (une sorte de casque de trois-quart de rugby, une bosse, une des deux chaussures gigantesque), d'une voix faite d'une multitude de registres et de modulations, avec une démarche hallucinante durant les deux heures et trente minutes du spectacle, il est véritablement ce monstre à visage humain.
Cet homme au visage monstrueux, même sous une couche de crème fouettée.


Immédiatement, il installe une proximité avec le public.
Plus aucune distance avec les spectateurs que nous sommes.
Il nous fait participer, il nous chambre, il nous balance des vannes.
Oui, on rit beaucoup, aussi, dans ce Richard III-là.


« J'aime bien les pommes de terre ! », « Frère Jacques, dormez-vous ? », lance-t-il en Français, au milieu des tirades en Allemand sous-titré.


Il est irrésistible. Il est puissant. Il est vulnérable. Il est malicieux. Il est dans le plus simple appareil. Il est drôle.
Il est machiavélique. Il est multiple. Il est unique. Il est immense.
Il est avant tout un homme.


Et bien entendu, la catharsis opère.
Cette proximité avec le public, cette ambivalence du personnage nous fournit évidemment de matière à l'introspection : j'ai eu envie moi aussi de passer à l'acte ultime, ce qui dans la vie courante est évidemment impossible...
Moi aussi, hier soir, j'ai au envie d'achever cette spectatrice à la quinte de toux prononcée !
Moi, j'ai eu envie de m'affranchir des convenances sociétales et de devenir un type hors-norme.


Voilà la grande force de cette version, je devrais plutôt écrire de cette vision d'Ostermeir.
Celui-ci a totalement réussi à ancrer cette pièce dans la société contemporaine dans laquelle il vit.
Il parvient à nous faire oublier le côté historique (pourtant présent), pour mettre en exergue un propos intemporel et créer une merveilleuse universalité.


Sa mise en scène est très organique, voire violente : les passions humaines sont faites de fluides corporels (on crache, on saigne..), de chair, de nourriture (le roi mange beaucoup...), de corps dénudés sains ou difformes, de sable, de poussière, le tout au milieu de confettis et autres serpentins.


Des trouvailles scénographiques époustouflantes émaillent la pièce, un micro-lampe-caméra qui pend des cintres, sorte de sceptre inversé, des marionnettes qu'animent les comédiens, représentant les neveux de Richard, une scène finale renversante d'une grande beauté formelle et plastique.
Tout ceci est très beau, très fort, très intense, avec un rythme qui ne faiblit jamais.


Mention spéciale à Thomas Witte qui, à la batterie, aux loops et autres samples assourdissants colle parfaitement à l'action. 
 

Pour moi, cette soirée, tout comme celle des « Damnés » au Français, restera l'une des plus belles de la saison.
L'une de ces soirées qui vous remuent en profondeur.
L'une de ces soirées dont on se souvient longtemps.

Publié dans Critique

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