Contagion

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Le théâtre interroge le réel.
C'est l'une de ses fonctions premières.
Et plus le réel est complexe, plus ce théâtre-là doit le questionner.
Parce qu'interroger le réel, c'est avant tout nous interroger.


C'est ce qu'ont très bien compris François Bégaudeau, auteur d' « Entre les murs », Palme d'Or à Cannes, et la metteure en scène Valérie Grail.


Début janvier 2015, ce début d'année de sinistre mémoire, celle-ci a passé commande auprès de l'auteur d'une pièce qui permettrait de placer chaque spectateur face à ses responsabilités en matière de partage du savoir et de l'information.


Oui, par les temps qui courent, comment décrypter sereinement les masses d'informations, les tonnes de désinformations en tous genres, avec leurs fantasmes associés ?
Qui écouter, qui croire, comment distinguer information et communication, comment se forger un avis, une opinion, comment ne pas se faire manipuler, à qui faire confiance ?


Le titre « Contagion » est à cet égard explicite : c'est la reprise du titre du film éponyme, dans lequel ce n'est pas une épidémie qui fait le plus de ravages, c'est la façon dont tout le monde en parle.


La force du texte de Bégaudeau va résider dans le fait qu'ici, nous ne sommes pas dans un rapport de didactique de mauvais aloi. Non, il ne s'agit pas d'asséner une vérité, il s'agit de nous faire nous poser des questions.
Et le message passe d'autant mieux.


La pièce est articulée en trois séquences.


Dans « Contamination », un candidat au bac et son ancien prof se renvient à la figure leurs certitudes respectives en ce qui concernent la théorie du complot. Qui va contaminer qui ?


Puis, dans « Radicalisation », un rédac-chef mainstream veut envoyer à tout prix un ancien prof dans une cité pour en extirper un reportage destiné à flatter les bas-instincts des téléspectateurs, à grands coups de clichés, de rumeurs, de on-dits, de lieux-communs afin de distiller sournoisement la peur.
Qui va radicaliser qui ?


Enfin, dans « Contagion », un metteur en scène et son comédien s'interrogent sur la façon d'interpréter un type qui décide de se radicaliser.

Nous sommes bien entendu dans cette dernière partie dans une mise en abyme du théâtre...


L'auteur est habile. Très.
Entre les trois parties, les passerelles abondent, les personnages déclinent le thème principal suivant de subtiles variations.


Très habile également, Valérie Grail !
Elle a évité le piège des « images ». Son décor est blanc, pas besoin d'images TV, pas besoin d'archives. Il faut se focaliser sur le texte et les comédiens. A nous de faire le boulot, à nous de placer notre propre curseur.
Les transitions entre les trois « actes » sont très judicieuses, avec un joli effet de lumière générée seulement par l'écran d'un ordinateur.


Les deux comédiens sont irréprochables.
Ils se répartissent successivement les rôles : celui qui sait, celui qui croit, celui qui veut faire croire, celui qui a peur, celui qui veut faire peur, celui qui doute, celui qui bascule, celui qui manipule...


Raphaël Almosni et Côme Thieulin sont dirigés très précisément.
D'une justesse parfaite, ils m'ont totalement accroché. Impossible de les lâcher.


Ils nous font rire, également. Le texte est en effet émaillé de traits humoristiques.
Car oui, on pourrait rire de cette manipulation des cerveaux. C'est bien de cela dont il s'agit.


Voici donc un théâtre citoyen, engagé, tel que je l'aime.
Un théâtre qui donne envie de raisonner et de résonner.
Un théâtre qui nous fait nous poser la question essentielle : « Où j'en suis, moi, et comment je me positionne ? »

 

Publié dans Critique

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