La résistible ascension d'Arturo Ui

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y. P. -

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En commençant cette saison par « Les Damnés » et en poursuivant par cette « résistible ascension d'Arturo Ui », Eric Ruf et la Comédie française nous le martèlent : « Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas » !


Oui, il est des résistibles ascensions passées qu'il est nécessaire de ne jamais oublier, pour mieux repérer celles qui pourraient arriver ou qui sont en train de survenir...


C'est Bakari Sangaré qui surgit dès le lever du torchon.
En bonimenteur de cirque, armé de deux fouets, il nous annonce la couleur : nous allons voir ce qu'à l'époque ils n'ont pas voulu voir ou croire.


Derrière lui, une gigantesque toile d'araignée faite de gros câbles et qui monte jusqu'aux cintres va permettre une mise en scène parfois toute en verticalité. Un "quatrième mur arachnéen", en quelque sorte.
Elle ne quittera jamais le plateau, s'abaissant par moments à l'arrière, vers le pan incliné truffé de trappes représentant le plan de Chicago, qui recouvre toute la scène.


Une toile dans laquelle Ui va évoluer, en araignée malfaisante qu'il est.
Une toile qui va nous permettre principalement de réaliser le travail de distanciation : nous sommes dans un piège, tels de pauvres et impuissants insectes prêts à être capturés et dévorés.


Cette toile, c'est aussi d'un point de vue plus contemporain, une allégorie de tous nos vecteurs d'informations, de tous nos réseaux plus ou moins sociaux, tous ces moyens propices à l'asservissement, si l'on n'y prend pas garde.


Arturo Ui, c'est Laurent Stocker.
Immédiatement, la référence à son « modèle historique » est évidente : mèche à droite, moustache à la Chaplin, on sait à qui on a affaire.
(On ne rappellera jamais assez au passage que Chaplin et Hitler sont nés le même jour, le même mois et la même année... Troublant, non ? )


Le comédien est purement et simplement hallucinant en clown-pantin grotesque. Il fait rire mais il fait peur. Très peur. Certes, il m'a fait rire, mais il m'a surtout procuré bien des frissons dans le dos, à l'écouter hurler, vociférer, proférer ses imprécations monstrueuses.


La metteure en scène Katharina Thalbach n'y est pas allée avec le dos de la cuiller.
Elle a bien fait !


Ici, elle est en totale adéquation avec Brecht pour qui le bon théâtre populaire doit être toujours dans « le grand style ».
Le grand style est bien là, dans la vision de ce cirque macabre et funeste, dans la matérialisation de ce grand-guignol burlesque et pathétique, faits de drôlerie tragique et de triste rigolade. (Les amateurs d'oxymores se régalent, non?)


Ce qui caractérise cette mise en scène, c'est l'incroyable énergie qui se dégage.
Nous sommes vraiment secoués ! Ca n'arrête pas !
Deux heures et dix minutes de fureur, de déferlement d'images-chocs, de débauche de bruits, de sons... (A cet égard, il faut souligner le travail de Jean-Louis Ristord sur les voix, par moment amplifiées avec des effets numériques assez recherchés.)
Oui, nous en prenons plein figure, plein les yeux et les oreilles !

Les comédiens français, maquillés outrageusement, (il faut s'y reprendre à deux fois pour les reconnaître) s'en donnent à coeur joie.


Des moments très forts se dégagent, comme les discours du personnage principal, ses saluts hitlériens inaboutis ressemblant à des quenelles « dieudonnesques », la scène des Hindsborough père et fils, le petit manège des époux Dolfoot au son d'une boîte à musique, ou encore ce match de rugby avec l'urne funéraire de Herr Dolfoot.

Là encore, nous devons décoder tout ceci.


Mais il en est un, de ces moments, qui confine au grandiose.
Katharina Thalbach a mis la barre très haut avec la scène où Michel Vuillermoz, en comédien has-been, pouilleux, pédant et pompeux va coacher Ui.
Un très grand moment vraiment jouissif ! Le théâtre se moque du théâtre !


Je me dois également de souligner l'incroyable travail de Serge Bagdassarian, qui, tout en prothèses et en rajouts de latex le fait ressembler à une sorte de « Raymond Devos zombifié ».
Ses interventions, ses cris, ses outrances en tous genres provoquent bien des rires.


Quant à Thierry Hancisse, il m'a une nouvelle fois bluffé. Cette fois-ci, il nous prouve qu'il peut également jouer tout en faisant l'acrobate et en étant perché à cinq-six mètres de hauteur !
Impressionnant.


Bakary Sangaré reviendra pour l'épilogue. Curieusement, la phrase mythique de Brecht « Le ventre fécond....) est traduite différemment. Je vous laisse découvrir par vous-mêmes.


On l'aura compris, cette résistible ascension est à mes yeux une belle réussite.

Je serais professeur d'histoire dans un lycée, je sais où j'emmènerais mes élèves en sortie scolaire de fin d'année.


Une nouvelle fois, le théâtre nous permet de nous interroger, de nous positionner en tant que Citoyens.
Qu'aurions-nous fait ?

Aurions-nous compris le caractère résistible (littéralement « à qui l'on peut résister ») de cette ascension-là ?
Sommes-nous suffisamment armés pour justement résister aux prochaines ?

 

Publié dans Critique

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