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De la cour au jardin

Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

L'événement

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

C'est Françoise Gillard qui conclut ce festival Singulis de la saison 16/17 de la Comédie Française.
Et de quelle façon !


Elle y est bouleversante, déchirante, à mettre en mots, en images et en gestes le texte « L'événement » d'Annie Ernaux, écrit en 1999.


C'est Denis Podalydes qui a proposé à sa camarade de porter la théâtralité de ce livre sur la scène du Studio-Théâtre.
Et comme il a bien fait !


« L'événement », c'est un récit autobiographique courant sur quelques mois, raconté pratiquement au jour le jour par l'auteur.
C'est la chronique d'un avortement annoncé.


Un avortement alors interdit, sévèrement condamné et puni par la loi, puisqu'Annie Ernaux a choisi de ne pas mener à son terme une grossesse non désirée fin 1963 début 1964.


Françoise Gillard entre sur scène.
Elle va s'asseoir sur une de ces chaises impersonnelles que l'on peut rencontrer dans les écoles ou les facs.

 

Elle s'installe à l'envers, le dossier vers le public, les deux mains posées sur les genoux.
Elle porte un pull en laine vert, qu'elle finira par enlever, et qu'elle remettra à la presque toute fin du spectacle. Un pull porteur d'un lourd symbole.


Et elle commence à raconter, d'une voix pratiquement neutre, sans émotions particulières puisqu'elle va nous dire un récit de vie, un récit de vérité.
Mais quelle vérité !


L'auteure a en effet tenu un journal sur son agenda, pendant ces douloureux mois.
A chaque fois que la comédienne évoquera cet agenda, elle lèvera la main dans un geste plein de grâce, l'index et le pouce reliés, comme pour écrire.

Et tout va défiler devant nous. Tout va y passer.
Avec une précision chirurgicale, si j'ose écrire...

La révélation de la grossesse, le secret, les différentes culpabilités infligées (par les soi-disant copains/copines, par les médecins...), la terrible clandestinité, le temps qui passe inéluctablement, la course contre la montre, la recherche de la faiseuse d'ange.


Et puis surtout le récit de l'avortement lui-même.
Une précision insoutenable.
Une vérité intenable car tellement réelle.


Françoise Gillard nous fait mal.
J'avais vraiment mal pour elle, j'étais tétanisé, suspendu à ses lèvres, à la fois fasciné et terrifié par ce qu'elle racontait.


Autour de moi, tous, femmes comme hommes, et peut-être surtout les hommes, étaient comme moi.
Ainsi c'était donc ça ! Ainsi c'était comme ça ! Ainsi on faisait ça ! Ainsi on ressentait ça !


J'avoue que je n'avais jamais lu le livre. J'avais vu Véra Drake, le film de Mike Leigh, mais ici, Françoise Gillard nous dit, nous décrit, nous hurle d'une petite voix la procédure et la souffrance.


Oui, c'est vraiment ça : un hurlement sans élever la voix.

Elle réussit ce bouleversant tour de force, ce déchirant et phénoménal travail de comédienne.


Bien entendu, le choix de ce texte n'est ni anodin ni neutre.


A l'heure où ici ou là, on entend des voix de plus en plus fanatiques prônant un retour à cette époque, à l'heure où certains droits semblent aller de soi (en oubliant les combats et les luttes qu'il a fallu mener pour les obtenir), il est plus que jamais nécessaire de réaffirmer ces trois mots pourtant simples, mais qui devraient aller de soi : « Plus jamais ça » !


Ce très grand moment de théâtre est un choc salutaire, une vraie gifle qui remet bien des choses en perspective.


Un incommensurable merci, Melle Gillard !
Quand vous sortez de scène, sachez bien qu'il nous faut un bon moment pour redescendre.
Mais c'est pour mieux déclencher un tonnerre d'applaudissements, assortis de nombreux et sonores « Bravo » !

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