Voltaire Rousseau

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Seul le théâtre peut nous permettre d'assister à une rencontre entre deux monstres sacrés de la littérature française, une rencontre qui, d'un point de vue historique, n'a jamais eu lieu.


Seul un grand auteur pouvait nous permettre d'assister à cette joute entre deux hommes d'esprit aux positions aussi radicales et aussi opposées les unes aux autres.


Seuls deux excellents comédiens (et l'épithète est ici bien faible) pouvaient nous donner à entendre et surtout écouter de la sorte les mots de Voltaire et de Rousseau.


Cet auteur, c'est Jean-François Prévand, qui co-signe également la mise en scène.


Ces deux comédiens sont Jean-Luc Moreau (l'autre co-signataire de la mise en scène) et Jean-Paul Farré.


Cette rencontre imaginaire commence comme une sorte d'enquête policière.
Rousseau, dans le plus grand dénuement, chassé de Suisse qu'il est, se rend à Ferney pour découvrir si "par hasard" Voltaire ne serait pas l'auteur d'un pamphlet aussi anonyme qu'assassin à l'encontre de l'auteur du Contrat social.


Ce pamphlet de huit feuilles intitulé « Sentiment des citoyens », qui a bel et bien été écrit et édité, ce libelle exaspère au plus haut point Rousseau qui pense évidemment que son auteur et celui de Zadig sont une seule et même personne.


La pièce glissera par la suite tout en douceur et tout en subtilité sur une joute philosophique, un combat oral (et parfois pratiquement physique...) opposant des idées et des concepts.


Mais bien entendu, il s'agit également pour l'auteur de la pièce de mettre les deux hommes face à leurs contradictions respectives.


Et les bons mots fusent à qui mieux mieux, tout comme les piques, les vacheries plus ou moins à fleuret moucheté.
Le texte est drôle, brillant, fin, mais également porteur de bien des interrogations philosophiques et sociétales. (A cet égard, certains passages résonnent tout particulièrement avec l'actualité du moment... Suivez mes regards...)


Les religions en prennent pour leur grade. Un exemple qui m'a fait hurler de rire :

Voltaire : « Je regrette qu'une bande de pouilleux dans un désert ait cru bon d'inventer un dieu unique. Sans eux, on n'aurait jamais eu l'islam ni la chrétienté ! »


Mais nous est proposée également une vraie réflexion sur l'utilité du théâtre et de la culture. Je ne vous en dis pas plus, et vous laisse découvrir par vous-mêmes.


Alors, oui, je l'écrivais plus haut, il fallait deux comédiens au sommet de leur art, pour magnifier le texte de Prévand.


Rousseau, c'est Jean-Luc Moreau.
En espèce de caftan aux parements de fourrure, il est simplement bouleversant, notamment, lorsqu'il nous explique pourquoi il a abandonné ses cinq enfants. Mais il est parfois également d'une mauvaise fois qui déclenche moult rires.
Il rend palpable la paranoïa rousseauiste : son « Tout le monde m'en veut, c'est un complot universel ! » pratiquement hurlé est un vrai grand moment.
Il est un peu le clown blanc, si l'on considère que l'autre comédien est l'auguste.


En effet, Voltaire est interprété par mon héros.

Par Jean-Paul Farré.
Tout en bonhommie vacharde, tout en bon mots, exclamations de surprise feinte, répliques à double sens, il est une nouvelle fois simplement parfait. C'est lui qui déclenche le plus souvent l'hilarité du public.


Entre ces deux-là, on sent une vraie complicité, un vrai bonheur de se trouver l'un avec l'autre (ils ont joué cette pièce déjà plus de... quatre cents fois!), un vrai désir de porter un texte.

C'est vraiment un grand moment de théâtre que MM Moreau et Farré nous offrent.
L'un de ces moments jouissifs (il n'y a pas d'autre épithète) entre deux vrais et grands artistes, deux diseurs, deux faiseurs formidables au service d'un texte et de son auteur.

 

Publié dans Critique

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