Une saison en enfer

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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C'est au Paradis que nous découvrirons cette Saison en enfer.
C'est en effet dans la salle la plus haute du Lucernaire, le Paradis, entièrement plongée dans des volutes lourdes d'une dense fumée, que Jean-Quentin Châtelain va donner corps à cette descente aux enfers rimbaldienne.


Donner corps, mais surtout donner voix !
Oui, pendant une heure et quinze minutes, le comédien ne bougera pratiquement pas, et restera comme cloué au sol.


Dans une sorte de cercle-cratère dont il ne pourra se libérer, sur des dalles réfléchissantes (on dirait parfois qu'il est sur un liquide foncé), le personnage-Rimbaud, damné par « la liqueur non taxée, de la fabrique de Satan », le personnage-Rimbaud va nous plonger dans ses tourments.
Nous allons assister à l'auto-jugement, à l'auto-procès de l'auteur.

 

Un comédien. Une voix.
Quel comédien ! Quelle voix !
Jean-Quentin Châtelain ne dit pas le texte.
Non.

Il nous en communique avec une force inouïe tout ce que l'auteur a voulu dire de sa souffrance, de son déchirement, de sa solitude et de son reniement des valeurs chrétiennes.


Dans une sorte de blouse orientale attachée sur le côté, le comédien ne regardera pratiquement jamais le public.
Eclairé à la verticale, il commence le menton levé en avant, fixant le plafond. (Il faut d'ailleurs tirer un coup de chapeau au créateur-lumière. La mise en éclairage subtile du comédien participera pleinement à la réussite du spectacle.

Et la voix retentit.
Une voix grave, rauque, éraillée, qui prend le temps de dire les mots.
Les silences sont en effet aussi importants que ces mots-là.
Des ruptures, des cassures, des respirations viennent ponctuer cette logorrhée.


La souffrance de l'auteur est ici rendue à son paroxysme. Elle est totalement visible.
Le comédien plisse les yeux pratiquement en permanence, il est tout en tension, les muscles du visages sont saillants.

 

Le corps est à l'avenant. On dirait qu'il veut s'échapper du cratère, du cercle (le dernier ?).
Mais il ne le peut pas, rivé par les pieds au centre de cet espace infernal.


Je dois être honnête : je n'avais jamais lu (honte à moi...) cette saison en enfer.

Je me suis donc laissé envoûter par cette voix hypnotique.
Il faut en effet se laisser aller, se laisser porter par le timbre du comédien.


Cette voix est ici un véritable instrument de musique, exprimant la douleur, la rage et la passion de l'écrivain.
Le jeune metteur en scène Ulysse di Grégorio a vraiment su tirer le meilleur de cette voix-là.


On a réellement l'impression d'une rencontre à trois.

Un auteur, avec un metteur en scène et un comédien en vraie osmose.


C'est un moment intense, un moment qui met en son et en musique Arthur Rimbaud.


En sortant du Paradis, à la librairie du Lucernaire, je me suis procuré l'ouvrage.
J'ai commencé à lire sur le trottoir.


Dans ma tête, c'était toujours Jean-Quentin Châtelain qui exprimait magnifiquement la souffrance des mots.

Publié dans Critique

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