Timon d'Athènes

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y. P. -

(c) Photo Y. P. -

William. Timon. Cyril.
William Shakespeare, Timon d'Athènes, Cyril Le Grix.

Une claque.
Une véritable claque théâtrale, voici ce que m'ont asséné les trois personnes sus-nommées.
Une baffe salutaire en pleine figure.

Cyril Le Grix nous propose sa version, je devrais écrire sa vision hallucinée de la tragédie réputée comme la plus difficile et peut-être la plus violente de Shakespeare.
Une tragédie ? Oui mais...

Timon est un riche et puissant seigneur athénien.
Il a énormément d'amis. Et pour cause.
Timon dépense sans compter, dilapide sa fortune, ses drachmes en festins, cadeaux somptueux et autres largesses à ces « amis » pique-assiettes et autres profiteurs éhontés.

C'est un homme bon, ce Timon... Et vous savez ce qu'on dit des hommes bons...
Pourtant, ce ne sont pas les mises en garde de son intendant qui manquent : Flavius sait bien que les caisses sont vides.
Et ce qui devait arriver arrive : plus d'argent, adieu les potes, même pas moyen de solliciter ces soi-disant copains. Tous refusent de prêter de l'argent pour des motifs plus fallacieux les uns que les autres.
Timon est ruiné et devient misanthrope comme seuls les misanthropes peuvent être misanthropes lorsqu'ils ont vraiment décidé d'être misanthropes.
Rien n'y fera, il mourra ermite sur une plage, sur le sable et
dans la carcasse d'une barque.
 

Deux grandes parties dans cette pièce, donc, on l'aura compris.

Cyril Le Grix s'est emparé à bras le corps de cette tragédie qui regorge pourtant d'humour noir et de bons mots.
On rit souvent, dans Timon d'Athènes. La traduction de J.C. Carrière y est pour beaucoup.

Le parti-pris principal du metteur en scène a été de matérialiser le plus finement possible le passage de la verticalité de la première partie, dans le palais du personnage principal (de hauts panneaux noirs à jardin et à cour réfléchissent le reste de la scène) à l'horizontalité de la plage.
D'un homme bien debout, Timon devient un pauvre hère souvent allongé ou assis.
(Quelle métaphore pour nos sociétés qui acceptent pratiquement sans broncher de voir de plus en plus de gens vivre et dormir dans la rue !)


Au lointain, un gigantesque tableau pompier, même que plus pompier, ça ferait vraiment trop.

Le passage de la première à la deuxième partie, sans entracte, sera matérialisé par une formidable et magnifique trouvaille scénographique. Je n'avais jamais ressenti cela : l'image, le son, et bien sûr un souffle plus qu'épique ! (Je ne vous en dis pas plus.)

C'est Patrick Catalifo qui incarne Timon.
Il est é-pous-tou-flant !
Purement et simplement époustouflant.

De bonhomme jovial, joyeux, insouciant, voire libertin, il se transforme en ermite misanthrope, même que plus misanthrope, ça ferait également trop.
Un ermite aux yeux exorbités, à la chevelure hirsute, à la voix grave, rauque, hurlante.
Catalifo est phénoménal !

 

Dans la carcasse de la barque, il incarne ce type désabusé, désespéré, bouleversant de colère, de rage, ce type qui a désormais les yeux ouverts.

Le reste de la troupe est à l'avenant, avec notamment l'excellent Xavier Bazin, qui interprète l'intendant Flavius, seul personnage constructif de la pièce.

On l'aura compris, Cyril Le Grix nous plonge au cœur d'une entreprise politique et citoyenne.
Le metteur en scène fait sien le propos shakespearien concernant les méfaits de l'argent, de la politique politicienne et la corruption qui gangrènent la Cité, pervertissent les âmes et avilissent l'Homme.
Il fait sien le message du grand William qui postule que le genre humain ne peut s'affranchir de ces fléaux. Shakespeare est d'un désespérant mais ô combien lucide pessimisme.

J'ai assisté à du très grand théâtre.

Une pièce de plus de quatre cents ans mais d'une troublante et confondante modernité, (pléonasme shakespearien, me direz-vous...).
La violence exprimée chez ces Athéniens, cette violence extrême est ici admirablement mise en exergue et en abîme pour mieux la dénoncer, pour mieux nous faire nous interroger sur ceux de tous bords qui actuellement la prônent et la font déferler.

Sans oublier évidemment un  metteur en scène militant, enflammé et très inspiré, une troupe de comédiens en état de grâce, une équipe technique très pointue, avec en prime trois talentueux musiciens de jazz en live.

Que demander de plus ?
Qu'est-ce que ça fait du bien, par les temps qui courent, d'assister à ce Timon d'Athènes !

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Je ne saurais trop vous conseiller d'écouter demain la passionnante interview webradio que m'a accordée Cyril Le Grix, juste après la représentation.

Un metteur en scène érudit, enflammé, militant, engagé !
Ce fut pour moi un grand moment que j'ai hâte de vous faire partager !

Publié dans Critique

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