Soudain l'été dernier

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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On a tous en nous quelque chose de lui. Forcément.
Est-ce pour cette raison que Stéphane Braunschweig a décidé de monter cette pièce de Tenessee Williams écrite en 1958 ? Je ne sais !


Plus sérieusement, ce qui semble avoir intéressé le nouveau patron de l'Odéon, c'est peut-être le fait que cette pièce, tout comme les « Six personnes en quête d'auteur » ou « Vêtir ceux qui sont nus » de Pirandello, qu'il a déjà mis en scène, cette pièce a un personnage principal à la fois absent et omniprésent, avec un passé dépendant d'un événement violent et traumatique.


Nous entrons dans la salle, et immédiatement, notre œil est attiré par un rideau translucide qui laisse deviner sur le plateau un décor représentant une végétation luxuriante.


La lumière baisse. Une projection vidéo d'un voile rouge sang envahit ce rideau qui finit par se lever. Nous voilà prévenus.


C'est bien une jungle qui nous est donnée à voir.
Voici des lianes, d'énormes feuilles de plantes tropicales, de gigantesques fleurs, un immense tronc d'arbre, le tout éclairé d'une lumière aux tons chauds.


Le docteur « Sugar » et Miss Venable entrent en scène.
Nous faisons la connaissance de la monstrueuse mère de Sébastien, ce poète disparu l'été dernier à Cabeza de Lobo.
Soudain.
Dans le titre, le mot le plus important est en effet l'adverbe soudain.


Cette mère surprotectrice, envahissante, acariâtre, couvant son fils « toujours chaste à quarante ans », partant avec lui en villégiature tous les étés précédents, cette mère-là a fait interner dans un asile Catherine Holly, la première et toute nouvelle compagne de ce fils. (C'est aussi sa cousine).


Elle accuse Catherine de lui avoir volé son rejeton. Un rejeton qui, nous dit-elle sans ambages, formait avec « sa mère, un couple formidable ». Tout est dit...


Elle l'accuse également d'avoir provoqué la perte, cette fois-ci physique et définitive  de Sébastien, et surtout, de vouloir révéler la façon horrible dont est il est mort. D'où l'internement.


Mais la vérité, nous la découvrirons, Catherine va parler, grâce aux talents d'hypnotiseur du docteur.
Une vérité qui révélera les causes ultra-violentes du décès, mais également les pulsions de Sébastien l'ayant entraîné.


La mise en scène de Braunschweig est articulée en deux parties.
Dans la première, dans le jardin-jungle, (il suit en cela les didascalies de Williams à la lettre ), les comédiens sont amplifiés. Le moindre murmure, la moindre micro-respiration est audible.
C'est l'exposition de la situation, c'est la monstruosité de la mère qui est dévoilée.


Et puis, soudain, des murs capitonnés descendent des cintres. Les lianes ainsi que la presque totalité de la végétation disparaissent.
C'est la partie de la révélation. Celle de la réalité cruelle.


La lumière devient froide, nous sommes désormais dans un univers mortifère.
La sonorisation des comédiens est coupée. Plus de subterfuges, la vérité crue peut-être entendue. Mais elle se mérite. Il faut parfois tendre l'oreille.


Cette grandiose transformation du plateau, cette brillante et magnifique scénographie est ici d'une importance capitale. Quels judicieux parti-pris !


Tout comme est important le choix des deux comédiennes interprétant les deux principaux personnages.
Luce Michel, dans le rôle de la monstrueuse mère est formidable. Elle sait balancer les énormités du texte d'un air naturel, complètement détaché, qui déclenche souvent des rires.
Elle m'a fait penser à ces stars hollywoodiennes d'antan avec leurs excès de jeu à la fois maîtrisés et assumés.


A l'opposé, Marie Rémond, est épatante de sincérité, de naturel. Elle rayonne véritablement.
Sa Catherine Holly m'a vraiment fasciné. Impossible de détacher mon regard d'elle lors de sa tirade relative à la révélation du décès de Sébastien.


Les autres comédiens, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, Glenn Marausse complétement brillamment la distribution, avec une mention spéciale pour Jean-Baptiste Anoumon en docteur « Sugar ».


On l'aura compris, pour cette première création à l'Odéon, Stéphane Braunschweig a frappé fort, et dans une direction dans laquelle on ne l'attendait pas forcément.
Cette heure et demie de très beau théâtre restera un moment important et remarqué de la saison.

 

Publié dans Critique

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