Lucrèce Borgia

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Voici ce que j'écrivais deux saisons de cela, à propos de cette pièce qui venait d'être montée à la Comédie Française :


« Rien à faire : il faudra bien qu'on m'explique, à part si ce n'est surfer sur la vague de Gallienne et de son film trans-genre, quelle est la réelle intention de Podalydès, qui met en scène : pourquoi faire jouer Lucrèce par un homme et son fils par une femme ?
Mystère.... [...]
Je persiste à penser que le choix de Gallienne est une fausse bonne idée, voire une vraie mauvaise....
»

Cette saison l'option trans-genre qui n'apportait absolument rien au texte de Victor Hugo, cette option a été abandonnée.

Entendons-nous bien : au théâtre, on peut faire jouer des femmes par des hommes, et inversement. Encore faut-il que le propos de la pièce l'exige, et qu'on ne reste pas dans la gratuité d'un parti-pris, ce qui, à l'époque, me semblait être le cas.

Plusieurs changements dans la distribution sont donc intervenus cette saison.

Le premier, bien évidemment, concerne le rôle titre.
C'est Elsa Lepoivre qui incarne la Lucrèce. La Borgia.
Celle dont la perte de l'initiale de son nom, le fameux « calembour » hugolien, va déclencher le drame.

C'est bien simple : elle est grandiose.
A la fois toute en fragilité et toute en force, à la fois toute en douceur et toute en sauvagerie, elle crève le plateau.
Elle EST Lucrèce.
Majestueuse et troublante, elle arrive du lointain côté jardin, sur les petits bancs vénitiens de l'Aqua Alta, et déjà, on est sous le charme, comme envoûtés...
Elle n'a pas eu besoin de dire quoi que ce soit.

La scène est époustouflante de beauté, de noirceur.

Et puis, de sa voix un peu rauque, elle va décrire les tourments de cette femme. Elle nous fait totalement partager l'ambivalence du personnage.
Elle va retrouver son fils en la personne du capitaine Gennaro.

Ce fils, cette fois-ci, est interprété par Gaël Kamilindi, tout nouveau pensionnaire de la grande maison.
Ne tournons pas autour du pot de vin de Syracuse : il est admirable de justesse, de fougue et d'envie de jouer. Il semble « s'amuser » à jouer, à bondir, à virevolter sur la scène noire de Richelieu.
J'ai vraiment été impressionné par sa présence sur scène.
Il arrive parfaitement à faire passer un mélange étonnant de force et d'ingénuité.
Le couple Lepoivre- Kamilindi fonctionne à la perfection.

Tout comme le couple Lepoivre-Ruf.
Le Patron a en effet repris du service, éloigné des planches et pris qu'il était par ses nouvelles fonctions à la tête du Français.

Et là, c'est vraiment du grand art.

La scène entre Melle Lepoivre et M. Ruf confine au sublime.
L'échange-passe d'armes entre ces deux-là est purement et simplement grandiose.
Tout d'abord à fleurets mouchetés, puis dans un tourbillon de violence verbale et même physique, la tempête se déchaîne.
Quels grands comédiens ! Frissons garantis !...

Il faut noter également la très belle prestation de Thierry Hancisse qui remplace Christian Hecq dans le rôle du machiavélique Gubetta, l'âme damnée de Mme Borgia.
Il a gardé les longs cheveux gras et le superbe costume en cuir de son prédécesseur dans ce rôle.
Dans cette interprétation, il est retors et fourbe à souhait.

Mention spéciale également à Gilles David (en alternance sur cette production avec Serge Bagdassarian), Gilles David qui campait ce soir-là avec brio un Rustighello à la fois drôle et menaçant, serviteur zélé qui n'hésite pas à exécuter les œuvres plus ou moins basses de son maître.

Bien entendu, tous les autres comédiens, même dans des rôles mineurs sont excellents.
C'est l'une des forces du Français : avec eux, il n'y a plus de petits rôles.

On l'aura compris, cette nouvelle distribution m'a comblé.
Victor Hugo peut dormir tranquille.

Sa Lucrèce et son Gennaro qui ont retrouvé leur sexe d'origine sont entre de bonnes mains !

Publié dans Critique

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