Les fantômes de la rue Papillon

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y. P. -

(c) Photo Y. P. -

Remarquable ! Bouleversant ! Drôle ! Pédagogique !
Une ode à la fraternité, un petit chef d'oeuvre d'humanité.

Saviez-vous que lorsque l'on meurt, notre fantôme reste sur le lieu de cette mort ?
Moi non. Je ne le savais pas.

Joseph Wyler oui.
Une étoile jaune cousue sur la veste, deux impacts de balles juste en dessous, il est assis sur un banc, devant le 4 de la rue Papillon. Il regarde les passants, sans pouvoir leur adresser la parole.


Etrangement, il assiste à un contrôle d'identité « au faciès » qui tourne mal : le rebeu contrôlé est tué par un policier français.


Soudain, Haïssa, ce jeune homme qui vient de perdre la vie, bondit côté jardin et rejoint Joseph.
Nous allons comprendre que ce sont deux fantômes, qui partagent un point commun : les deux ont été assassinés, à soixante-dix ans d'intervalle par des policiers eux aussi français.


Haïssa à l'instant.
Joseph le 16 août 1942, juste avant d'avoir pu être embarqué avec sa famille dans des bus au Veld'Hiv.


Le dialogue va s'installer entre ces deux-là.

 

Le juif. Le jeune rebeu.
Les deux vont être obligés de cohabiter, de s'entraider, de partager des informations.
En un mot comme en cent, de fraterniser, au sens noble et premier du verbe.


Haïssa va aider Joseph, qui ignore tout des technologies modernes, à découvrir la terrible réalité historique qu'il ne connaît pas. Et pour cause.


Les deux comédiens sont épatants.


Michel Jonasz, tout en bonhomie, en jovialité, bouleversant de candeur puis de douleur lorsqu'il va apprendre l'horreur, l'indicible, est formidable.
Sa découverte de ce qu'est devenue sa famille est un moment magnifique et poignant.
Il est véritablement Joseph Wyler.


Et puis il y a Samir Seghir, qui crève la scène.
Il est simplement parfait en jeune homme « issu de la diversité », tout à fait contemporain, avec ses codes sociétaux, ses tics langagiers et ses expressions imagées.


Il y a là une vraie rencontre de deux caractères.


Dominique Coubes a écrit et mis en scène cette pièce brillante, qui, sans avoir l'air d'y toucher, sans manichéisme aucun (il n'y pas une communauté qui serait supérieure à l'autre), est un vrai moment de pédagogie, aussi.


La progression narrative et dramaturgique est très habile, avec quantité de beaux moments drôles (le running gag concernant le peuple algérien est irrésistible, les dialogues entre les deux hommes, le rapport de chacun aux technologies de l'information...) ou de beaux moments très touchants (la révélation de la vérité, l'horreur de ce qui s'est passé, les rapports souvent tendres entre Joseph et Haïssa...).


Une courte apparition de l'immense Judith Magre m'a tiré les larmes des yeux.


L'auteur-metteur en scène nous livre brillamment un vrai message humaniste, et va nous rappeler de manière simple mais on ne peut plus efficace bien des vérités, bien des évidences, historiques ou contemporaines, qu'il faut sans cesse marteler afin de ne pas les oublier ou passer à côté.


La bête immonde qui peut prendre bien des formes est toujours là qui rôde...


Cette heure et demie est un vrai message de tolérance, de respect de l'Autre, c'est une vraie invitation à la fraternité et à l'espoir. Tout n'est pas perdu.
Une heure et demie à conseiller notamment à tous les jeunes (il y en avait d'ailleurs beaucoup dans la salle, hier soir).


Un très beau moment de théâtre.
 

Publié dans Critique

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