Le dragon d'or

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y. P. -

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Ce « Dragon d'or » du titre de la pièce écrite en 2009 par le dramaturge allemand Roland Schimmelpfennig, ce « Dragon d'or » est un restaurant thaï-chinois vietnamien comme il en existe tant en Europe.


En cuisine, six travailleurs immigrés asiatiques, six déracinés.
Six personnages qui ont tout quitté, pays, famille, amis, en espérant trouver un ailleurs meilleur.
Ces six-là vivent dans un monde parallèle, en semi-clandestinité.
Un monde caché, où ils n'ont pratiquement aucun droit.


Le dernier arrivé, « le petit », souffre d'une terrible rage de dent. Bien entendu, dans sa situation clandestine, pas question de consulter un dentiste.
C'est l'un des cinq autres qui, armé d'une pince monseigneur rouge, va procéder à l'extraction de l'incisive.


Une dent qui va « voler en l'air » pour se retrouver dans un bol de « soupe à la citronnelle avec des feuilles de citronnier » commandé par une hôtesse de l'air fatiguée par le jetlag.


C'est cette dent qui va se révéler être la passerelle entre ce monde caché des travailleurs migrants et la société « officielle ». Une insignifiante passerelle, aussi insignifiante que la capacité des Etats européens à accueillir décemment et humainement ces migrants.


Julien Kosellek, le metteur en scène, s'est saisi à bras le corps de cette pièce rarement montée en France. (Schimmelpfennig est pourtant l'un des auteurs allemands les plus joués partout ailleurs dans le monde entier. Mais pas chez nous...)


Le jeune homme a su mettre en images, en sons et en mots l'écriture particulière de la pièce.


C'est en effet une série de « short-cuts » pour reprendre l'expression cinématographique consacrée.
Des petits moments de vie, très courts, mis bout-à-bout, les péripéties du petit et des habitants de l'immeuble.


Julien Kosellek a parfaitement réussi à faire passer la violence contenue dans ce texte. La confrontation des deux univers est ici bien visible, âpre, tendue.
La scène finale fait d'ailleurs partie de celles qui vous marquent pour un bon bout de temps !


Mais pour autant, on rit, également.
Il y a des moments qui relèvent de la fable (et pour cause, je n'en dis pas plus...) et du conte fantastique.


Des moments oniriques également. Des tableaux d'une grande beauté, malgré le caractère très froid du décor.
L'arrivée d'une fumée lourde et blanche, qui reste en nappe compacte sur le plateau, sans se disperser, est un très joli moment : j'ai pensé à l'arrivée d'un dragon chinois (justement) s'insinuant insidieusement parmi les personnages.


Ici, dans cette volonté de déconstruction du monde globalisé dans lequel il vit, l'auteur n'hésite pas à faire jouer les hommes par les comédiennes, les femmes par les comédiens, les jeunes par les plus âgés, etc, etc...


Les cinq acteurs sont vraiment parfaits, étonnants, décapants, intensément investis, dans ces rôles exigeants.
Avec une vraie cohésion. On sent un réel et permanent esprit de troupe.


Stéphane Auray-Nauroy, en arracheur de dents, Michèle Herfaut en petite fille au jogging à paillettes, l'impressionnante Viktoria Kozlova ivre de furie et en sang, Edouard Liotard Khouri-Haddad en pool-danseuse expérimentée (il est très bon!), et Eram Sobhani, en robe de soirée rouge, talons aiguilles assortis (taille 43/44 au moins...), ces cinq-là m'ont réellement impressionné.


Ils participent pleinement à l'incontestable réussite ce cette heure et demie dénuée de tout pathos superflu, et qui constitue un vrai moment de théâtre politique, au sens noble du terme.


Non, on ne monte pas Schimmelpfennig par hasard ou par tocade.
Il faut être vraiment conscient de la volonté de l'auteur de proposer un théâtre qui interpelle, qui décrypte, qui interroge.
Il faut être soi-même engagé.

Il faut être mû par cette volonté de montrer ce qui ne va pas, ce qui empêche de vivre vraiment et surtout sereinement ensemble, ce besoin d'expliquer, de dénoncer.


C'est évidemment le cas de Julien Kosellek, ce tout jeune metteur en scène aux judicieux parti-pris, à qui il n'est pas difficile de prédire un bel avenir quand on a eu la chance de voir ce « Dragon d'or » !

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Après la représentation, j'ai pu interviewer Julien Kosellek.
Dans un entretien passionnant, il est revenu sur son travail sur ce "Dragon d'or", sur sa passion pour l'auteur allemand et sur son besoin d'un mot important : "ensemble".
Ce sera pour les jours à venir.

Publié dans Critique

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