Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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On connaît l'argument. Musset va nous le dire en romantique qu'il est, mais également avec sensualité et humour : il faut badiner avec l'amour !

Deux personnages sur la scène du Studio-théâtre de la Comédie Française.

Une marquise pour qui tout ne va pas si bien que ça, et un comte.

Une joute amoureuse s'engage.
Un affrontement étonnant et détonant entre deux êtres qui chacun de leur côté ont déjà été amoureux et même quant à elle mariée. (En l'occurrence, elle est veuve.)

C'est donc une vraie confrontation de deux personnages qui se mesurent l'un à l'autre, à l'aune de leur volonté, leur craintes et leur désir de s'engager sur la voie de l'amour.
De se ré-engager, devrais-je même écrire.

C'est un jeu d'échecs : chacun avance ses pions, prend des pièces et/ou en perd.

Le metteur en scène, Laurent Delvert a choisi de s'affranchir de l'aspect temporel : ici pas de costumes d'époque.
Non. Ici, nous sommes dans le loft d'une artiste-sculpteur en jean tee-shirt, avec un visiteur en costume trois pièces.
Mais bien entendu, grâce à ces éléments contemporains, nous serons confrontés à l'universalité du propos de Musset.

Laurent Delvert, nous dit le dossier de presse, porte en lui cette pièce depuis fort longtemps. Il lui importait donc de montrer cette femme et cette homme qui « se cherchent », qui « se tournent autour », pour utiliser des expressions contemporaines.

C'est Jennifer Decker qui interprète Madame la Marquise. Aux pieds nus, certes, mais pas encore comtesse.

Elle nous attend dès l'entrée du public sur le plateau, à genou sur un puits de lumière, devant un tour de potier.
Elle a les mains dans la glaise, elle pétrit l'argile, elle caresse la terre. Pas besoin d'être grand psy pour mesurer la symbolique sensuelle de ses gestes.
Elle élabore avec précision et grande maîtrise une petite sculpture qui m'a fait penser à une Pieta. La comédienne a une autre corde à son arc, c'est évident !

Lui aussi est sur scène.
Christian Gonon, de dos, attend au lointain de la scène. Près de la fameuse porte.
La lanterne magique évoquée dans le texte est là, elle aussi. Une grosse ampoule projette de jolies et délicates ombres sur la scène.

Le jeu du chat et la souris aussi amoureux l'un que l'autre peut commencer.

Les deux comédiens excellent.
Nous sommes non seulement témoins de cet affrontement sentimental, mais nous en sommes pratiquement partie prenante, grâce à leur formidable justesse à dire et vivre les mots de l'auteur.

Ce qu'a dû demander le metteur en scène en terme de travail sur les regards est ici impressionnant.
Les deux se fixent très souvent les yeux dans les yeux, et c'est toute une palette d'expressions qui est ici proposée. Le texte, la gestuelle, certes, mais ces regards m'ont véritablement beaucoup ému et impressionné. Surtout, ne manquez pas de jeter des coups d'oeil répétés au comédien qui ne parle pas...

Travail sur la distance entre les deux personnages, également.
Tout est ici mil-li-mé-tré.
Le rapport distance des deux personnages / intensité de l'affrontement est vraiment calculé au millimètre. On se rapproche, on s'éloigne, on se frôle, on se sépare, tout est ici d'une grande précision.

Il faut noter également le capacité de Mme Decker et M. Gonon a restituer l'humour du texte.

(La façon qu'elle a de dire « Madame je vous aime » avec un accent d'un banlieusard du 9-3 est drôlissime ! )

En effet, la comédienne et le metteur en scène ont fait de cette marquise une jeune trentenaire tout en finesse, en légèreté, en désinvolture volontaire, par moments. 
Elle masque probablement ainsi son indécision à s'engager...

C'est le langage qui permettra le dénouement. C'est la parole, et elle seule, qui fera tomber les inhibitions et les réticences.
Une sorte de maïeutique amoureuse.

Le comte recouvrira la Pieta de glaise d'un chiffon.
L'objet transitionnel de la marquise n'a plus de raison d'être.
Une marquise qui délaissera son t-shirt pour revêtir une somptueuse robe signée Christian Lacroix.
La chrysalide a mué.

La porte se refermera, mais sur une ouverture : celle des yeux et du cœur de ces deux-là...

Une nouvelle fois, j'ai assisté à un bien délicieux spectacle au Français.
Quelle saison !

Publié dans Critique

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