Au pays des mensonges

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -  Noam Morgensztern et Théophile Blanckaert -

(c) Photo Y.P. - Noam Morgensztern et Théophile Blanckaert -

C'est au tour de Noam Morgensztern de nous proposer son Singulis, l'appellation du « seul-en-scène » à la Comédie Française.


J'en rappelle le principe on ne peut plus simple : un comédien vient présenter un texte (ou plusieurs, d'ailleurs) d'un auteur qu'il a personnellement choisi.


Ici, en l'occurrence, le pensionnaire de la grande maison a opté pour un mélange de nouvelles du grand écrivain-novelliste-cinéaste (Caméra d'or à Cannes en 2007) israëlien Etgar Keret.


Le spectacle est intitulé « Au pays des mensonges », du titre d'un recueil de nouvelles de l'auteur.
Un auteur pour qui « la vérité des faits n'a pas de valeur particulière ».


Voici d'ailleurs ce qu'il confiait à un journaliste du Monde en 2014 : « Je suis sur mes gardes, puisque les gens, sous prétexte de dire la vérité, la reconstruisent pour se montrer sous leur meilleur jour qui peut être aussi le pire. »


Pays des mensonges...
Tiens tiens...
Etgar Keret est un auteur très engagé.

Il faisait partie des protestataires qui plantaient des tentes dans les grandes villes israëliennes pour réclamer beaucoup plus de justice sociale au gouvernement Netanyahou en 2011.


Les positions de cet auteur majeur concernant sa volonté d'un rapprochement Israël/Palestine pour plus de compréhension le font parfois qualifier par certains israëliens (suivez mon regard) de « traître ».


Pour adapter ces nouvelles, Noam Morgensztern a choisi dans une première partie la formule du stand-up, un genre très peu représenté au Français.
Il va s'en approprier tous les codes : micro filaire à la main, dégaine chaloupée, interactions nombreuses avec le public, moments improvisés, etc, etc...


Le comédien va évoquer une pléiade de personnages plus mythomanes, plus allumés, plus déjantés les uns que les autres.
Des menteurs, donc.
Avec des récits de vie basés sur le mensonge élevé au rang d'art majeur.


Des récits très drôles, d'un humour très très très noir.

Vous voyez le concept d'humour noir ? C'est encore plus noir.


C'est également une espèce d'appropriation-déconstruction-reconstruction du célèbre et jubilatoire humour juif, avec cette singulière capacité à se moquer de soi.


Et se succèdent par l'intermédiaire du comédien des personnages complètement frappés, complètement englués dans leurs délires :
- L'inventeur de l'olive dénoyautée et fourrée... à l'olive.
- La fiancée qui demande à son chéri de lui rapporter le cœur de la belle-mère comme preuve d'amour, et le chéri sus-nommé qui lui va voir sa mère avec le cœur de ladite fiancée comme preuve d'amour filial...
- Le magicien qui sort par ses deux oreilles un lapin du chapeau, puis la tête sanglante du lapin, puis... Je vous laisse découvrir.


Et j'en passe et des plus borderline ! Des menteurs, vous dis-je !
Seulement voilà : ces menteurs nous font réfléchir en permanence sur le fonctionnement de nos sociétés, sur nos vies. L'absurdité, le mensonge au service de la réalité.


C'est très noir, mais c'est très drôle. Alors, tout passe !
Le comédien sait placer ses vannes, sais ménager ses effets, sait attirer à lui le public. C'est plus difficile qu'il n'y paraît, le stand-up...


La deuxième partie est musicale.
Noam Morgensztern est rejoint pour l'occasion par 
Théophile Blanckaert, un jeune et talentueux percussionniste qui tape non pas sur des bambous mais sur des multipads Roland déclenchant par ailleurs moult loops et samples.


Le comédien joue également du piano (fort bien, mais on le savait depuis « Vania » en début de saison), et chante les mots de l'auteur.


Je dois le dire, j'ai préféré la première partie, beaucoup plus « musclée », qui m'a semblé être totalement en accord avec les textes de Keret.


Il n'en reste pas moins vrai que j'ai assisté à un vrai spectacle original, décapant, politiquement incorrect.
Et qu'est ce que ça fait du bien, par les temps qui courent !

Avec beaucoup de fond et une forme plutôt nouvelle au Français.
Merci beaucoup, M. Morgensztern !

Publié dans Critique

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