L'amante anglaise

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y. P. -

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« Posez-moi la bonne question, et je vous répondrai ! »
Voici en neuf mots comment Marguerite Duras fait dire au personnage principal la problématique de sa pièce.


Cette pièce-là est un interrogatoire. En deux parties.


Un homme va poser des questions pour tenter d'obtenir une réponse (simple) à une vraie interrogation.
Où Claire Lannes a-t-elle bien pu cacher la tête de sa cousine Marie-Thérèse, après qu'elle eût découpé cette dernière en morceaux qu'elle éparpillera dans des trains de marchandises ?


C'est l'interrogateur qui entre sur le plateau, en lisant le fait divers (qui a réellement eu lieu) dans un journal, une fois le public prêt.
Puis le premier interrogé entre à son tour.


Nous n'allons pas tarder à avoir toutes les raisons de penser que nous sommes dans un commissariat, et qu'un policier interroge le mari d'une tueuse psychopathe.
Trois quarts d'heure de questions-réponses vont s'ensuivre.


Les deux comédiens, Jacques Frantz et Jean-Claude Leguay sont tous les deux impressionnants de justesse, de rigueur et d'intensité.

On ne rit vraiment pas, on est plongé dans le sordide et l'incompréhensible. Les deux excellent dans ce dossier digne d'un vrai polar.


Nous sommes happés, subjugués.
Les deux nous prennent et ne nous lâchent plus, à poser les tenants et les aboutissants du drame qui s'est joué dans cette petite ville de province.


Le metteur en scène, Thierry Harcourt l'annonce clairement dans sa note d'intention : « c'est l'aspect policier qui m'a intéressé. »

Il a en effet fait en sorte de nous proposer tous les codes du polar, jusqu'à la façon de s'asseoir d'une jambe sur le bureau de celui que nous pensons être un policier.


Puis Jacques Frantz (le mari) sort. Nous ne le reverrons plus. Il nous a tout dit.


C'est à elle d'entrer en scène.
Elle.
L'icône. Judith Magre.


Elle va s'asseoir. Juste en face de moi. J'étais au deuxième rang, nos regards se sont forcément croisés. Vous ne pouvez pas savoir quelle impression l'on ressent lorsque Melle Magre vous fixe intensément dans les yeux... Inoubliable...)


Le « jeu » des questions réponses reprend de plus belle.
A ceci près que la fonction de l'interrogateur va changer.
Ce n'est pas un policier, c'est un psychiatre.


Le thème de la pièce est la folie. Cette folie qui fascinait Marguerite Duras.
« La folie exerce sur moi une séduction, c'est à l'heure actuelle le seul véritable élargissement de la personne […] » écrivait-elle.


Et la comédienne va l'incarner, cette folie-là.
Elle est purement et simplement prodigieuse.
De sa voix rocailleuse, elle va avancer impitoyablement, logiquement, les réponses de son personnage.


On la voit dire le texte durassien avec une réelle délectation. Elle prend son temps, elle nous fait savourer les mots apparemment simples.


Elle va nous révéler le calembour du titre de la pièce. (Que je me garderai bien de vous dévoiler ici...)


Car l'on rit beaucoup, dans cette deuxième partie. L'auteure y a mis beaucoup d'humour.


Melle Magre nous fait bien rire : le décalage entre sa façon de répondre et la monstruosité de ce qu'on lui reproche, ce décalage est irrésistible.
Bien entendu, elle sait également comme personne rendre palpable l'ambivalence du personnage.


Seules les grandes comédiennes peuvent se frotter à ce rôle.

Madeleine Renaud, Ludmilla Mickaël ont interprété Claire Lannes.


Hier soir, j'ai été hypnotisé par Judith Magre, leur successeure.


Avec cette impression étrange de se dire en permanence : « Et si elle ne jouait pas ? »
Une question supplémentaire.
Et une leçon de théâtre !

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http://www.lucernaire.fr/theatre/1048-l-amante-anglaise.html

L'amante anglaise

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