Intérieur

Publié le par Yves POEY

© Photo Y.P. -

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Comment dire l'indicible ?
Comment dire ce que l'on devrait ne pas avoir à dire ?
Comment annoncer la pire des choses à quelqu'un, à savoir la mort d'un proche, d'un enfant ?

Voici le propos de cette pièce de Maurice Maeterlinck, un thème très peu abordé au théâtre.
Une pièce peu jouée, également, que Nâzim Boudjenah a eu le très grand mérite de monter sur la « petite » scène du Studio-Théâtre de la Comédie Française.

Cette pièce insiste également sur le tragique du quotidien et sur le fait qu'en la matière, il n'y a pas de recette miracle.
Celui qui prétendrait le contraire, à savoir annoncer sereinement et sans problème ce genre de nouvelle, aurait un sacré toupet.
Ou une sacrée dose d'inhumanité.

 

Nous pénétrons dans la salle.
Nous attend un décor représentant une grande estampe japonaise : un paysage avec une rivière qui coule, scintillante sous la lune (un effet video que l'on doit à Richard le Bihan), et avec à jardin une maison avec une fenêtre qui laisse deviner l'intérieur et qui s'animera elle aussi.

La scénographie de Marc Lainé est de toute beauté, grâce notamment à l'oeuvre japonisante du peintre Stéphan Zimmerli.
L'on sait que Maeterlinck avait une relation privilégiée avec le pays du soleil levant.

Une musique commence à poindre. Au bout d'un long moment, (nous verrons combien le temps a d'importance...), deux personnages animés et stylisés, sur le mur du lointain grandissent peu à peu.
Soudains, devenus de taille normale, comme une fleur de thé qui s'ouvre au fond d'une tasse de thé, une grande fleur noire se dépliant sur les murs assure la transition : les personnages en chair et en os pénètrent sur le plateau.

Thierry Hancisse, le personnage du vieillard.
Pierre Hancisse, le personnage de l'étranger.
Les Hancisse père et fils, à la ville.
Une relation qui, évidemment, ne peut laisser personne indifférent, vu le propos de la pièce.

Nâzim Boudjenah fréquente littérairement parlant l'auteur belge depuis longtemps, comme il me le confiait récemment à mon micro.
Il connaît bien cet auteur symboliste, voire mystique.
Il a bien compris qu'on ne pouvait faire dire ce texte comme n'importe quel texte théâtral.

Les deux comédiens vont prendre leur temps. Pour parler. Pour se déplacer.
Le vieillard, tel un Coryphée, le chef du choeur antique, va commencer à entonner le texte, plus qu'il ne va le parler, avec de larges plages silencieuses.
C'est une plainte, une complainte déchirante qu'il nous chante.

Ce sont peut-être ces silences, entre les répliques (peu nombreuses, c'est une pièce courte) qui importent peut-être le plus.
Pendant ces moments sans texte, c'est le spectateur qui s'interroge intérieurement.
C'est assurément là en effet qu'il faut chercher la réelle intériorité.
Les personnages regardent l'intérieur de la maison, nous, nous sondons le nôtre.
Nous sommes en permanence entre identification et distance.
Un théâtre-miroir.

Les petites filles du vieillard, Marthe et Marie (les deux prénoms sont tirés de l'évangile selon Saint-Luc), Anna Cervinka et Anne Kessler, toutes deux bouleversantes, sont les deux faces d'une même entité.
Elles incarnent sans aucun doute chacune à leur manière l'indifférenciation.

L'étranger, lui est « l'allié » de la mort. C'est lui qui a découvert le corps inerte de la petite fille (« l'intruse ». C'était d'ailleurs au passage le titre provisoire de la pièce.)

Les parti-pris de Nâzim Boudjenah pourront évidemment en agacer ou en dérouter plus d'un.
Moi, j'ai beaucoup apprécié ce sentiment d'intense plénitude, de totale sérénité, et de bouleversante humanité qu'il a réussi à faire passer.
Nous sommes proches du nô. Un théâtre de la contemplation.
Je défie quiconque de sortir indifférent d'un tel spectacle.

Le pensionnaire de la Comédie Française, a courageusement choisi pour sa première mise en scène dans la grande maison une pièce difficile, exigeante, qui demande énormément au spectateur.
Il n'a pas choisi la facilité, loin de là !

Pour un coup d'essai, c'est un vrai coup de maître, M. Boudjenah !

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Je rappelle le lien où l'on peut écouter Anne Kessler et Nâzim Boudjenah s'entretenir avec moi. C'était ici :


http://delacouraujardin.over-blog.com/2016/12/entretien-avec-anne-kessler-et-nazim-boudjenah-de-la-comedie-francaise.html

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http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1541&id=595

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