Compartiment fumeuses

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Comment vivre une magnifique histoire d'amour en prison ?
Comment être libre, même entre quatre murs ?
Comment avoir été si malheureuse dans la vie et connaître enfin le bonheur en cellule ?


Voici trois questions que la n° 206 va résoudre à sa façon.
206, c'est le numéro d'écrou de Blandine de Neuville, incarcérée en préventive pour avoir tué son père.


Elle va trouver en Suzanne Ploumenech une co-détenue à la fois explosive et touchante.
Les deux vont, au fur et à mesure que se déroule ce huis clos, les deux vont construire une magnifique histoire d'amour.

 

Suzanne, c'est Sylvia Roux qui joue avec truculence mais aussi une vraie profondeur et une vraie justesse cette co-détenue qui ne veut pas rester cantonnée à l'étiquette qu'on lui a collée pratiquement dès la naissance.
Elle m'a beaucoup ému, Sylvia Roux, qui nous montre une grande palette de jeu dans ce rôle. Elle est vraiment épatante dans cette interprétation d'une femme blessée.


Et puis, il y a l'icône.
Il y a Bérengère Dautun.
La Dautun.


C'est elle qui nous accueille une fois le noir tombé, à l'avant scène, devant un rideau blanc qui se transformera doucement et par la magie d'un projecteur à gobo en immense grille de prison.


Elle ne l'incarne pas, cette Melle de Neuville. Elle EST purement et simplement cette professeure de Français qui a été contrainte à commettre l'irréparable. (Je vous laisse découvrir par vous-mêmes la raison de cet acte irréparable.)

 

Da sa silhouette frêle, fragile, de sa voix reconnaissable entre toutes, de sa diction plus que jamais parfaite, de son regard lumineux, elle nous fait immédiatement aimer son personnage.

Elle nous fait comprendre que le passage en prison de son personnage va la transformer à jamais, et que la cellule va la rendre libre.


Le troisième personnage est incarné par Florence Muller.
C'est la gardienne, la matonne, la représentante de l'administration pénitentiaire, comme elle se plaît à le répéter souvent.
Melle Muller est elle aussi excellente, malgré une légère extinction de voix ce soir-là.


Elle a en permanence dans les mains un accessoire qui résonnent fortement dans toutes les têtes, en raison de la terrible actualité : une matraque.


Son personnage est celui qui enviera, jalousera les deux co-détenues.
Elle, elle n'a jamais osé avouer son amour à quelqu'un, à fortiori à une autre femme.
C'est un rôle difficile. Il faut avoir un grand talent pour ce caractère de l'ombre et du drame.


La mise en scène d'Anne Bouvier est efficace et très maîtrisée.
Elle a demandé beaucoup à ses comédiennes, et ce beaucoup, elle l'a vraiment obtenu.
Elle a notamment chorégraphié « au ralenti » une scène de grande violence, sous une intense lumière rouge. C'est d'une grande beauté visuelle.


Il ne faut pas oublier que cette pièce de Joëlle Fossier a été écrite voici vingt-cinq ans.
La raison qui a conduit Melle de Neuville en prison, cette raison-là n'était pas aussi « audible » que dans notre société de 2017.
En 1992 encore, rares étaient celles qui osaient en parler...


L'une des vraies trouvailles de l'écriture de Joëlle Fossier est de caractériser ses personnages par leur registre de langue.

 

Une langue châtiée, pure, pour la professeur de Français à particule nobiliaire.
Un registre plus prolo, plus popu pour Suzanne la Bretonne.
Le registre glacé de l'administration pénitentiaire pour l'impitoyable matonne.


Ici, c'est la langue qui définit en grande partie les caractères.

C'est une vraie réussite, ainsi que l'alternance du tutoiement et du vouvoiement en fonction des différentes scènes.


Bref, allez voir cette magnifique histoire de femmes, cette histoire de résurrection.
Cette belle histoire d'amour.

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J'ai eu la chance de pouvoir recevoir à mon micro les deux comédiennes Sylvia Roux et Bérengère Dautun à la sortie de la représentation.
Ce sera pour les jours à venir...

 

(c) Photo Béatrice Landre

(c) Photo Béatrice Landre

(c) Photo Béatrice Landre

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Compartiment fumeuses

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