Coeur sacré

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Elle nous attend sur la scène, Tatiana Spivakova.


En liquette, pieds nus, assise sur l'une des deux chaises du plateau.
Immédiatement, au premier coup d'oeil, nous percevons la grande nervosité de son personnage.
Une vraie pile électrique.

On comprend que quelque chose la tourmente. Et pas qu'un peu.


Et la pièce commence véritablement. Première partie.


« Le personnage » s'adresse à sa progéniture, symbolisée par la deuxième chaise.
Cette progéniture-là a décidé de convoler avec un étranger. Avec un Autre.
« Le personnage » va donc tenter par tous les moyens de lui faire comprendre ce qu'elle considère comme une horreur, une hérésie, pratiquement un crime contre nature.


« Le personnage » joué par Tatiana Spivakova se déchaîne progressivement, avec une violence verbale et physique inouïes, et sous couvert de sa peur et de son angoisse, mais aussi de son amour, va agonir sa descendance de clichés plus racistes les uns que les autres.
Plus décomplexé, le racisme, ça serait difficile...


Devant nos yeux ébahis et nos oreilles qui n'y croient pas, se déroule une horrible logorrhée.
Intolérable, insoutenable, malsaine.
Bien entendu, le propos de Christelle Saez, l'auteure, est de montrer la peur de l'Autre, la crainte de l'altérité qui vont engendrer ce racisme « ordinaire » et de le mettre en abyme.


Elle prend des risques, Melle Saez. Des risques que ce propos-là soit mal interprété.
Il faut une vraie comédienne de la trempe de Melle Spivakova qui, avec une justesse et un métier confondants, incarne ce personnage détestable.


Sans ce vrai talent, le risque serait grand : car c'est à nous de décoder le deuxième degré de tout ça...

Et c'est à nous de nous demander à quel moment l'on décrète que l'on en a assez entendu !
A quel moment je comprends que ce que j'entends relève de l'insoutenable et de l'intolérable.
Nous sommes dans une problématique de curseur.


Dans cette première partie, la plume de Christelle Saez est un véritable scalpel.

C'est à une dissection de nos « terreurs enfouies », une dissection des peurs de nos sociétés névrosées qu'elle nous convie.
Des sociétés basées sur la peur et le rejet de l'Autre, la négation de l'altérité par là-même de l'humanité.


La deuxième partie sera elle celle de l'ouverture vers cet Autre, celle du voyage.

Un voyage ailleurs, mais un voyage intérieur, également.
Mais l'auteure sait bien que nous ne vivons pas chez les Bisounours. Rien ne sera angélique.


Dans ce seul en scène, Tatiana Smivakova déploie une très belle palette de jeu.
C'est une sacrée comédienne.
De cette fureur, cette hystérie, de ce déchaînement verbal et physique (elle ne ménage pas sa peine, pour donner, elle donne...), elle passera à une partition beaucoup intimiste, plus tendre, plus calme.


Ces deux versants et la façon dont elle passe de l'un à l'autre sont vraiment impressionnants.
Quelle maîtrise, quelle justesse, quelle force, quelle sensibilité !
Quel talent, quoi !


Il faut souligner le très joli travail sur les lumières de Cristobal Castillo qui nous propose de très belle ombres portées colorées. Sans oublier la création video de Julien Saez.


Au final, on l'aura compris, j'ai assisté à un spectacle théâtral citoyen, engagé, un de ces spectacles qui regardent et interrogent le monde avec lucidité, sans concession.


Un spectacle porté par Christelle Saez et Tatiana Spivakova.


Un spectacle nécessaire.
Un sacré spectacle !

-----
A l'issue de la représentation, l'auteure et la comédienne sont revenues à mon micro sur leur travail.
Je vous conseille vraiment. Ce sera pour les jours qui suivent.

------

http://www.lalogeparis.fr/programmation/1199_coeur-sacre.php

Coeur sacré

Publié dans Critique

Commenter cet article