Vu du pont

Publié le par Yves POEY

Mon exemplaire de "L'avant-scène" daté du 16 septembre 1958, et le programme actuel. (c) Photo Y.P. -

Mon exemplaire de "L'avant-scène" daté du 16 septembre 1958, et le programme actuel. (c) Photo Y.P. -

Chef d'oeuvre !
Que dire d'autre si ce n'est « Chef d'oeuvre » !
Pour la deuxième fois (c'est une reprise de la saison passée), je ne peux m'empêcher d'utiliser ce terme : Chef d'oeuvre !

Voir dans la même saison « Les damnés » et « Vu du pont » c'est se dire – une nouvelle fois s'il en était besoin – qu'Ivo Van Hove est l'un des deux plus grands metteurs en scène européens actuels.

En ce soir de première, il est d'ailleurs venu saluer le public pendant les nombreux rappels.

Alors évidemment, je vais développer un peu.

Miller. Arthur.
Pour beaucoup, c'est un dramaturge américain un peu oublié, accessoirement marié à Maryline Monroe, daté années 50/60, Actor's studio, qu'on ne joue plus beaucoup.

La version française de sa pièce a été créée en 1958 par un certain Peter Brook, dans une traduction-adaptation d'un certain... Marcel Aymé.

Qu'est-ce qui a donc poussé Ivo Van Hove à mettre en scène ce « Vu du Pont » ?

Assurément, c'est le fait de pouvoir ôter toute référence temporelle à la pièce et le fait de tendre vers une universalité.
Le théâtre est comme ces palimpsestes, ces parchemins médiévaux calligraphiés que les moines grattaient pour pouvoir réécrire dessus.
Ivo van Hove a bien compris cette dimension théâtrale. Une mise en scène est faite pour ré-écrire et ré-écrire encore la pièce.


Nous sommes ici dans le Mythe.
Nous sommes ici dans la Tragédie antique, celle d'Euripide, par exemple.
Ici, c'est un regard absolu et sans concession sur la condition humaine qui nous est proposé.

Oui, c'est une tragédie d'hommes et de femmes de tous les jours, des dockers, des sans-papiers, à laquelle nous assistons, et qui nous renvoie à nos propres turpitudes, nos propres faiblesses, à nos pauvres compromis.

 

Avec des archétypes, ces « modèles primitifs et idéaux », pour reprendre le sens étymologique du mot :

  • le jeune héros, beau, jugé indigne par la figure du Père, accablé par la perte prochaine de la fille qui va vouloir voler de ses propres ailes.

  • La Mère, soumise au mari.

  • Le choeur, en l'occurence l'avocat-narrateur.

  • Des sentiments, des passions, des travers humains : l'honneur, l'amour, la jalousie, l'inceste, la révolte, la dénonciation, le meurtre.
     

Nous sommes vraiment dans l'Universel.
Pas besoin de décors, pas besoin de costumes sophistiqués, pas besoin de chaussures (les comédiens sont tous pieds-nus), le texte se suffit à lui-même (dans une nouvelle traduction du conseiller littéraire de l'Odéon, Daniel Loayza).

Le texte et la direction d'acteurs.
Ce qu'a demandé aux comédiens et ce qu'a obtenu le metteur en scène est purement et simplement prodigieux.
Prodigieux !

Une nouvelle fois, j'ai été stupéfait, bluffé, scotché par ce qui est demandé et ce que nous donnent les huit comédiens.


Au premier chef, bien entendu, Charles Berling.
Il est bouleversant d'humanité blessée, d'humanité douloureuse.
Il va faire porter à son personnage de façon grandiose le poids du destin, de la fatalité.
Bouleversant, vous dis-je.

Les autres sont à l'avenant et notamment la toute jeune Pauline Cheviller qui, en nièce orpheline recueillie par le personnage de Berling, crève littéralement le plateau.
Nicolas Avinée, qui lui est son amoureux sans-papiers, est également excellent.
Tout comme Alain Fromager interprétant l'avocat-narrateur, et qui m'a particulièrement enthousiasmé.

Et puis, il y a la scène finale, l'apothéose, le climax dramaturgique.
Une scène dont je ne peux parler.
(C'est la raison d'ailleurs pour laquelle je ne vous propose pas la traditionnelle photo de la troup qui salue...)
Une scène finale inoubliable, tout comme celle des Damnés.
Une scène finale qui vous marque à jamais, dont vous savez qu'elle restera à vie dans votre mémoire.

Je ne crois pas m'avancer en pariant que cette mise en scène de « Vu du pont » fera évidemment date dans l'histoire théâtrale du XXIème siècle, et assurément dans l'histoire théâtrale tout court.

Vu du pont

Publié dans Critique

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