Les amoureux

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P.

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Eugénie et Fulgence s'aiment.
Eugénie et Fulgence sont aussi bipolaires l'un que l'autre.

Dans ces conditions, leur amour est fait de hauts et de bas, de félicités et de querelles, de moments délicieux et d'autres épouvantables, d'éloignements et de retrouvailles.
Jalousies, sautes d'humeur, emportements soudains et suspicions permanentes viennent contrarier un amour pourtant sincère et véritable.

C'est une pièce de jeunesse goldonienne qu'a décidé d'adapter et de mettre en scène le transalpin Marco Pisano.
Le jeune Goldoni n'a pas encore trouvé vraiment sa « marque de fabrique », à savoir une étude minutieuse et sociétale de son époque qui pointe les dysfonctionnements de la société dans laquelle il vit.
Nous sommes encore ici dans une histoire d'amour « simple », même si l'on sent bien pointer des thèmes qu'il approfondira par la suite, comme les différences de conditions sociales ou bien encore la place de la femme et la condition féminine dans l'Italie dans les années 1750.

Pour cette relecture, Pisano a transposé l'action milanaise du XVIIIème siècle dans un appartement bourgeois dans les années 60.
Tous les codes de l'époque sont là : costumes, musique, coiffures...

Mais de décor point, ou très très peu : quelques très grands cadres vides en fond de scène évoquant la collection de toiles du maître de maison, une commode très « Mondrian » et quelques chaises.

Le texte et le propos suffisent amplement.

Cette transposition très réussie est évidemment la confirmation, s'il en était encore besoin, de la modernité de l'auteur vénitien.
Le texte de Goldoni n'a pas pris une ride.
Je me demande même pourquoi la pièce n'est pas jouée plus souvent.
Frilosité artistique ambiante ?

Une autre caractéristique de cette mise en scène est le jeu demandé aux acteurs.
Nous sommes vraiment dans l'une de ces comédies remarquables qu'on pouvait voir (c'était mon cas étant tout minot...) au « Théâtre ce soir ».
Il y a vraiment ce clin d'oeil à ce théâtre apparemment "facile" mais qui demande beaucoup d'exigence.

A cet égard, les deux comédiens interprétant les deux personnages principaux, Benoît Solès et Aphrodite de Lorraine m'ont fait penser au célèbre couple De Funès – Claude Gensac (qui vient de nous quitter très récemment).

Oui, Benoît Solès et Aphrodite de Lorraine s'en donnent à cœur joie sur le plateau, dans des moments outranciers mais totalement assumés qui font énormément rire les spectateurs.
Ces deux-là ne ménagent pas leur peine, servis qu'ils sont par une mise en scène vive, alerte et précise.
Ils vont, viennent, s'attirent, se repoussent, s'étreignent, se quittent.
Il y a quelque chose de viscéral dans le jeu qu'on leur a demandé.

Les seconds rôles sont à l'avenant, avec notamment Yoann Sover incarnant Rodolphe, l'ami de Fulgence, un Yoann Sover qui lui aussi fait preuve d'énormément de vivacité et de drôlerie.

David Halevim en tonton fauché, Sophie Nicollas en soeur-confidente, Rotem Jackman en comte pédant et bégayant, Jean-Marc Gabriel en serviteur-violoncelliste et Elsa Alessandro en Clorinde, la belle-soeur très prout-prout de Fulgence sont également parfaits.

Marco Pisano, en décidant d'exhumer et de dépoussiérer ces « Amoureux » a complètement réussi son pari.
Il ne s'est rien interdit, il a tout osé et tout ceci fonctionne parfaitement.
On rit beaucoup, on s'amuse vraiment et comme dit Fulgence-Benoît Soles à la toute fin de la pièce, en s'adressant au public (autre caractéristique goldonienne) :

« Oh ils doivent être nombreux ceux qui se sont reconnus en nous. »

A en juger par les applaudissements nourris ce soir-là, c'était évidemment le cas !

Les amoureux

Publié dans Critique

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