La cruche

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Margot est une cruche.

Ce n'est pas moi qui l'écris, c'est Lauriane, son amant, qui nous l'affirme.

Elle l'admet, d'ailleurs : elle est une cruche.
"Je suis devenue sa maîtresse pour la raison que je suis incapable d'être la mienne. Il voulait, je ne voulais pas, à la fin, j'ai bien voulu. "

Du Courteline pur jus.
Un Courteline qui n'y va pas avec le dos de la cuiller.
Avec l'humour ravageur, impitoyable voire vache qu'on lui connaît, il va nous proposer un furieux imbroglio amoureux, une ronde d'amants , de maîtresses, des chassés-croisés plus ou moins galants.

Il faut bien l'avouer, cette pièce peu connue, très peu jouée, n'égale tout de même pas en puissance dramaturgique les autres chef-d'oeuvres du grand Georges.
Il serait d'ailleurs intéressant de savoir quelle est la part de son collaborateur Pierre Wolff.
C'est en effet une écriture à quatre mains.

Alors, me direz-vous, qu'est-ce qui a pris la compagnie "L'envolée lyrique" de choisir de monter ce texte, après s'être attaquée à Cosi Fan Tutte et les Contes d'Hoffman !

A mon humble avis, l'une des réponses est d'avoir voulu ajouter assez librement (et c'est une riche idée) des intermèdes... lyriques, justement !
Oui, quelle vraie bonne idée !

Ces intermèdes nous enchantent véritablement, grâce au talent des quatre comédiens.
Ce sont de vrais moments de grâce, des moments délicats et délicieux, mettant admirablement en valeur les voix, les tessitures et la maîtrise vocale du quatuor.

Bien entendu, le texte de la pièce est là.
Un texte très bien servi, notamment par les deux comédiennes de la soirée. (Elles jouent en effet en alternance. )

Antoine Bacquet et Florence Alayrac sont purement et simplement re-mar-qua-bles !

Non seulement elles chantent à la perfection, mais elles possèdent toutes deux une vraie Vis comica.

Melle Bacquet déclenche quantité de rires dans son rôle de cruche bien ingénue.
Elle est assez troublante dans sa composition.
Elle parvient souvent à semer le doute. Son personnage assume-t'il cet état un peu niais, sommes-nous manipulés, est-elle vraiment une cruche ?
Le metteur en scène Henri de Vasselot a dû beaucoup travailler ce personnage de Margot : on sent une réelle analyse de la condition féminine dépeinte par l'auteur.

Et puis, il y a Melle Alayrac, qui m'a enthousiasmé !
En Camille Marvejol, elle est irrésistible de finesse et de drôlerie.
Qu'est-ce qu'elle a pu me faire rire !
Par moment, elle atteint une dimension burlesque inénarrable !
(Elle a réalisé également de biens beaux costumes d'époque. Les robes, notamment, sont somptueuses)

C'est indéniable : les deux actrices savent placer un effet, prendre leur temps, elles comprennent vraiment comment amener un moment comique.
Un régal !

On aura donc compris que j'ai passé une bonne soirée, non pas tant pour la pièce à proprement parler, mais surtout en raison du plaisir d'écouter les instants musicaux que nous offrent les quatre comédiens-chanteurs : ils nous régalent les oreilles de leurs jolies et spirituelles envolées lyriques.

Je voudrais terminer en pointant une phrase tirée de cette "Cruche" qui démontre bien le regard aigu que pouvait porter Courteline sur l'art en général et l'art dramatique en particulier.

"Le fait du véritable artiste n'est pas de se complaire dans ce qu'il fit, mais de le comparer tristement à ce qu'il aurait voulu faire."

Bien vu, non ?

La cruche

Publié dans Critique

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