Alma Mahler éternelle amoureuse

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y. P. -

(c) Photo Y. P. -

« Jean-Foutre ! »
Entendre jurer ainsi Melle Geneviève Casile entrant sur scène est décidément un délicieux moment !

Ce « Jean-Foutre » va donner le ton de la pièce.
Alma Mahler va régler ses comptes avec ses maris et amants, certes, mais peut-être et surtout avec la gent masculine en général.

Le théâtre a également cette vertu de vous faire faire la connaissance de personnages forts, hauts en couleur, certes, mais injustement méconnus.
Et pour cause, en l'occurrence : Alma Mahler restera à jamais dans l'ombre de ses « génies » de qui elle a partagé pendant un moment plus ou moins long la vie : Mahler, dont elle gardera le nom, bien entendu, les peintres Klimt, Kokoschka, l'architecte Gropius, l'écrivain Werfel...
Ne la surnommait-on pas d'ailleurs « la veuve des quat'zarts ? »

Voilà résumés en quelques mots le propos de la pièce.

Alma Mahler va se pencher sur son passé, au moyen de son autobiographie dont son éditeur vient lui présenter les épreuves.
Le pauvre homme aura bien du mérite, la vieille dame acariâtre va lui faire passer de rudes moments.
Rarement le mot « épreuves » aura été tellement porteur de double sens !

Le texte de Marc Delaruelle est brillant.
On ne compte pas les vrais bons mots, les vraies répliques théâtrales. Je me garderai bien de vous les retranscrire, à part peut-être une. (Je ne peux pas m'empêcher...) : « La Bénédictine ne supporte pas le dé à coudre ! »

On rit beaucoup, mais on est également ému par cette femme, pourtant grande compositeure, mais restée artistiquement méconnue, de par sa proximité avec des « génies », étouffée en tant qu'artiste et complètement cachée par l'ombre qu'ils lui faisaient.
On sent véritablement une souffrance intellectuelle.

La mise en scène de Georges Werler est délicate, précise et inventive.
La scénographie est elle aussi simple et sophistiquée à la fois.

C'est que l'auteur fait se rencontrer et dialoguer Alma-Geneviève Casile et la Alma-Julie Judd, plus jeune.
La dame écrivant ses mémoires tente de donner des conseils à celle qu'elle a été, revivant ses passions, tentant de lui éviter ses erreurs.

Des rideaux de fines chaînes métalliques, laissant néanmoins voir par transparence les scènes de souvenirs servent à ces flashes-back mémoriels.
C'est très beau.

Les trois comédiens sont on ne peut plus convaincants.
Julie Judd est parfaite en Alma jeune.
Elle nous fait véritablement partager les souvenirs joyeux, émouvants ou tristes, mais également les souffrances de l'héroïne. On y croit vraiment.

Jolie performance également de Stéphane Valensi qui va incarner tous les rôles masculins.
Le jeune éditeur bien entendu, mais également « la collection » de mâles d'Alma.
Quelques accessoires et le tour est joué, une paire de lunettes mahleriennes, un pardessus, un gilet jaune moutarde, un uniforme, sans oublier une poupée grandeur naturelle irrésistible.
Il est toujours très juste et très crédible. Un rôle assurément difficile.

Et puis elle est là.
Melle Casile.
Omniprésente, lumineuse, en un mot comme en cent formidable.
Elle subjugue la salle de son charisme, de son interprétation, de son jeu, de sa diction.
Sa drôlerie parfois vacharde, son émotion quand elle évoque le décès de ses enfants font mouche.
Subjugué, vous dis-je...

Pendant qu'elle n'avait pas de texte, je ne pouvais m'empêcher de la quitter des yeux, très ému que j'étais.
Une icône.

Un très beau moment de théâtre, avec une vraie grande comédienne pour un vrai grand personnage.

Alma Mahler éternelle amoureuse

Publié dans Critique

Commenter cet article