Le petit-maître corrigé

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P.

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Clément Hervieu-Léger persiste et signe : décidément, le traitement de l'affrontement Paris / Province semble le captiver.


On se souvient en effet de son délicieux et irrésistible « Monsieur de Pourceaugnac », aux Bouffes-du-Nord, la saison passée, qui voyait monter à la capitale un notable de Province.
Un notable qui n'avait pas, c'est le moins que l'on puisse dire, les codes sociaux parisiens.


Cette fois-ci, il a choisi une pièce quasi-oubliée de Marivaux, que l'on n'avait pas vue montée au Français depuis... 1734.
(Elle n'y fut d'ailleurs jouée que deux fois. Ce fut un cuisant échec, dès la Première, suite à une cabale, l'auteur ayant de nombreux ennemis, dont un certain Voltaire...)


Clément Hervieu-Léger s'est donc armé de courage et de détermination pour re-créer cette pièce dans la grande Maison.
Courage, car comme il le laisse entendre dans sa note d'intention du dossier de presse, si l'on rate un « Misanthrope », d'autres le réussiront après vous.
En revanche, si l'on passe à côté d'une pièce jouée deux fois en trois cents ans, vous la ré-enterrez pour trois autres siècles.


Qu'on se rassure : cette mise en scène 2016 est ici lumineuse et très réussie.
Ce petit-maître là va se faire véritablement corriger. Il n'y aura pas que lui, d'ailleurs.
Il s'agit d'une correction d'une classe sociale par une autre. J'y reviendrai.


On le sait, Clément Hervieu-Léger a une formation de danseur classique.


A ce titre, il excelle une nouvelle fois à placer le corps des comédiens dans l'espace.
Il sait parfaitement les faire se mouvoir avec grâce, fluidité, précision, violence parfois.


Sur tout le plateau, les comédiens se courent après, se touchent, s'étreignent, s'attirent, se repoussent.
Tout ceci est très sensuel, très organique.
C'est une véritable chorégraphie qu'il nous propose.


Il a choisi, pour matérialiser cette dimension « province-terroir », de privilégier les positions assises, couchées dans le foin, allongées.
Les « parisiens » Rosimond-Loïc Corbery, Dorimène-Florence Viala trébuchent, glissent, tombent, dans cet espace peut-être propice à l'agoraphobie des gens de la capitale.
(En effet, à la différence de M. de Pourceaugnac, ici, ce sont les parisiens qui descendent en province.)


Bien entendu, et comme d'habitude, la troupe excelle.
Les aînés (Dominique Blanc, Didier Sandre), comme les « petits jeunes » sont simplement parfaits.


Loïc Corbery et Florence Viala sont d'une pédanterie et d'une fatuité drôlissime, alors que Claire de la Rüe du Can est une Hortense délicate mais capable de dire son fait à son promis.


Mais deux comédiens ont particulièrement retenu toute mon attention.


Tout d'abord, Adeline d'Hermy que l'on n'attendait pas forcément en suivante, en soubrette espiègle.
On nous a peu habitués, au Français, à la faire endosser ce genre de rôle.


Elle y est purement et simplement remarquable.

De sa voix reconnaissable entre mille, elle domine souvent la situation.


Et puis surtout, j'ai été enthousiasmé par la partition de Christophe Montenez qui n'en finit pas de nous démontrer l'étendue, la richesse, la finesse de son jeu et de sa palette. (Passer du rôle de Martin Von Essenbeck à celui de Frontin demande beaucoup de talent, de savoir-faire et de métier.)


En valet tout d'abord pédant, singeant les manières de la haute, avec un accent délirant (Nous, à « Péris »...) puis en jeune homme d'une entière sincérité et vraiment humble, il m'a une nouvelle fois totalement séduit.


On l'aura compris, le metteur en scène a particulièrement soigné ces deux personnages.


Ce sont eux qui vont corriger les autres, qui vont montrer le droit chemin aux maîtres.
Ce sont eux qui détiennent la raison et la bonne parole.


Cette pièce, à ce titre, peut-être qualifiée de pièce la plus révolutionnaire de Marivaux, qui était parfaitement au fait des enjeux sociétaux de son temps et de ses contemporains.
Il sent bien que de grands bouleversements de société vont survenir, et que la violence va se déchaîner (à cet égard, la pièce relève souvent de cette violence).

Il sait bien que le peuple va finir par faire entendre sa voix.


Ce sont d'ailleurs ces deux personnages qui auront le tout dernier mot : « Aime-moi à présent, tant que tu voudras, il n'y aura rien de perdu. »


Mention spéciale et évidente à la scénographie du Patron.
Eric Ruf nous place face à cette dune d'herbes folles, avec des cyclos amovibles représentant des ciels à la Turner, laissant apparaître le fond de plateau, les machineries, des éléments d'autres décors (clin d'oeil : une fenêtre du Misanthrope monté par le même metteur en scène est bien là, côté jardin.)
Tout ceci renforce le côté organique évoqué plus haut.


Sans oublier les somptueux costumes de Caroline de Vivaise, matérialisant eux-aussi les classes sociales.


Au final, l'exhumation de ce Petit-Maître corrigé est une vraie bonne idée.
C'est même peut-être à une sorte de réhabilitation quasi historique que nous assistons.


Il fallait le grand talent de Clément Hervieu-Léger pour entreprendre et réussir un tel défi, un tel pari.

Le petit-maître corrigé

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