Le journal d'une femme de chambre

Publié le par Yves POEY

Karine Ventalon - (c) Photo Y.P. -

Karine Ventalon - (c) Photo Y.P. -

Juillet 1900.
Octave Mirbeau, journaliste, écrivain, feuilletoniste, dreyfusard, citoyen profondément engagé, publie ce roman atypique qu'est Le journal d'une femme de chambre.

Il va donner la parole à une « employée de maison », Célestine.
Rien que ceci est déjà considéré à l'époque comme éminemment subversif.

Par la voix de son héroïne, Mirbeau veut faire découvrir les méphitiques et épouvantables dessous de la bourgeoisie de l'époque, les « bosses morales » et les turpitudes de la classe dominante, comme il aimait à dire.

Célestine va donc évoquer dans son journal les places successives qu'elle a occupées, dans les maisons de la Haute.

C'est évidemment un récit pédagogique, démystificateur, révélateur d'un enfer social (et d'une forme d'esclavage, n'ayons pas peur des mots) que l'auteur propose à ses lecteurs.
Un monde où la brutalité et la violence règnent.

Alors, évidemment, pour adapter ce roman au théâtre et pour interpréter Célestine, il faut avoir conscience de cette violence.
Ici, c'est parfaitement le cas.

Le public arrive, s'installe sur les banquettes de la salle.
Sur la scène, une valise. C'est tout.
L'un des judicieux partis-pris de William Malatrat, le metteur en scène, est d'avoir épuré la pièce au maximum.
Célestine va nous donner tellement de détails qu'aucun décor n'était nécessaire.

Elle arrive.
Elle, c'est Karine Ventalon.

En petite robe noire, quasiment un uniforme de sa condition sociale, mais avec néanmoins des bas noirs et des porte-jarretelles bien souvent visibles, elle nous dit prendre son nouveau poste chez des bourgeois de Normandie.
Elle se présente. Elle débute le déroulé de son histoire.

Vont alors se succéder une série de journées-clefs dans sa vie.
Une vie faite de brutalité, donc, de violence, mais également remplie de sensualité, de sexualité voulue ou subie.

Et c'est ce mélange-là que va nous proposer à la fois avec tour à tour une grande sensualité et une grande sauvagerie la comédienne, passant souvent en un instant d'un registre à l'autre.

Avec sa voix, bien entendu.

En annonçant la date de chaque « épisode » systématiquement, ce qui confère une précision quasi anthropologique au récit.

En variant en permanence d'intensité, de la confidence aux hurlements qui emplissent totalement la salle et glacent le public.

En imitant les intonations et l'accent de beaucoup des personnages qu'elle va évoquer : un barbon libidineux, des maîtresses bourgeoises et souvent sadiques, des domestiques aigris...

En nous faisant rire, également... La description d'une ancienne maîtresse nymphomane en possession d' « un objet » et de « livres d'images », se livrant à des amours saphiques, cette description-là est irrésistible.

On comprend bien que le metteur en scène a demandé – et obtenu – de Melle Ventalon un vrai travail vocal.

Mais ce n'est pas tout.

La comédienne incarne également Célestine de tout son corps, avec une présence stupéfiante et un charisme époustouflant.

La très jolie jeune femme n'hésite pas à occuper tout l'espace, arpentant la scène, utilisant sa valise comme accessoire (un lit, un autel...)

Elle se bat, elle se révolte, elle exprime pleinement cette violence.
Elle prend également des poses lascives, sensuelles, mimant parfois l'acte sexuel et des scènes de quasi-viol.

Ce mélange très contrasté de douceur et de violence impudique est saisissant.
C'est là toute la puissance de la mise en scène et de l'interprétation.
A aucun moment, on ne sait ce qui peut arriver ; c'est assez déstabilisant et en même temps assez exaltant.

Ce seul en scène est d'une intensité incroyable, intensité que l'on doit avant tout à l'alchimie qui fonctionne totalement entre un texte, un metteur en scène inspiré, William Malatrat et une brillante comédienne, Karine Ventalon.

M. Mirbeau, votre journal est entre de très bonnes mains.

Le journal d'une femme de chambre

Publié dans Critique

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