La ronde

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Décidément, Anne Kessler, en plus d'être la grande comédienne que l'on sait, confirme être une vraie grande metteure en scène.


Inventive, inspirée, qui ose, qui assume ses partis-pris et qui réussit dans ses entreprises.


En adaptant avec Guy Zylberstein cette Ronde schnitzlerienne, elle nous propose une magnifique et très pertinente déconstruction-reconstruction de cette troublante pièce.


J'irai même plus loin : je suis certain qu'elle vient de poser un jalon important dans l'histoire de la mise en scène de cette pièce.


Mais un retour dans le temps s'impose.
Vienne. Autriche. 1922.
Sigmund Freud trouve alors qu'Arthur Schnitzler est son "double littéraire".


Le père de la psychanalyse redoutait même de rencontrer le dramaturge.

J'en veux pour preuve ce qu'il lui écrivait :
"[...] votre dissection de nos certitudes culturelles, conventionnelles, l'arrêt de vos pensées sur la polarité de l'amour et de la mort, tout cela éveillait en moi un étrange sentiment de fraternité. [...]"


Voici donc les deux concepts clefs lâchés.


L'amour et la mort.
Eros et Thanatos.


Cette Ronde, en dix tableaux, c'est cela : dix archétypes sociaux de la Vienne des années 1900, qui ne devraient pas se rencontrer, mais qui, par la force des choses, finissent par se trouver et se lier au moyen de l'acte sexuel, le point commun de ces dix tableaux.


Schnitzler pensait en effet que seuls le sexe et la mort abolissaient les inégalités sociales.
Il a d'ailleurs souvent répété qu'un onzième personnage rôdait dans sa pièce, un personnage pourtant absent de la distribution, qui n'était autre que le fléau mortel de l'époque, la syphilis, et donc la camarde, la faucheuse.


La ronde amoureuse se transforme alors en ronde mortelle.


C'est d'ailleurs ce qui vaudra à l'auteur une vraie censure.
Ça et les lignes de pointillés dans son texte signifiant clairement les dix actes sexuels.


Anne Kessler a donc bien saisi le propos de l'auteur : ici, l'important, c'est de mettre en évidence les désirs et les fantasmes des personnages. 


Pour ce faire, pour mettre en évidence cette ronde, elle a imaginé un dispositif scénique appelé la tournette, une espèce de plateau tournant sur lequel évolue les comédiens.
Une sorte de "Tournez manège" au Vieux-Co.


Les dix couples y évoquent donc ces désirs et ces fantasmes, l'un des deux personnages restant pour le tableau suivant, et ainsi de suite.


L'acte sexuel, les lignes de pointillés du texte, étant évoqués à chaque fois par une projection vidéo de volée d'oiseaux.


Guy Zylberstein et Anne Kessler ont choisi de transposer la pièce dans le Berlin de la fin des années 50.
Ils ont ajouté le fameux onzième personnage.
En l'occurrence, il s'agit d'un plasticien à la recherche de ses parents biologiques.


Mais ne nous y trompons pas : ce onzième personnage est celui que Schnitzler décrivait  comme la mort.
La mort qui rôde, la mort jamais loin de l'amour, la mort qui chercherait dans cet amour son origine, la première des cinq questions que se pose le personnage.
Vertigineux.


Dans ce rôle, Louis Arène est parfait.
Son texte (entièrement écrit par Guy Zylberstein), il le dit avec un micro, d'une voix doucereuse, suave, mystérieuse...


Bien entendu, les autres comédiens français sont à l'unisson : épatants de justesse, de crédibilité, émouvants, drôles, enchanteurs, captivants.


De par une direction d'acteurs précise et rigoureuse, Melle Kessler a une nouvelle fois su en tirer la quintessence.


Avec une mention spéciale, même si les filles sont excellentes, mention spéciale donc à Hervé Pierre, Benjamin Lavernhe, Laurent Stocker et Nâzim Boudjenah qui illuminent chacun leur tour ces tableaux, chacun à sa façon.


Qu'il a dû être difficile de mémoriser ces mouvements, cette véritable chorégraphie, sur ce plateau tournant !

In girum imus nocte et consumimur igni !

Nous entrons dans le cercle de nuit et sommes consumés par le feu.
A l'endroit comme à l'envers, les amateurs de palindromes latins se régalent !


J'ai vraiment été subjugué par cet art "kesslerien" de mettre l'action en espace, cet art de faire bouger les corps, ce parti-pris presque organique, qu'on trouvait déjà dans la Double inconstance (qui sera d'ailleurs redonnée au printemps à Richelieu.)


Je persiste donc et je signe : Anne Kessler, en dépoussiérant cette Ronde, confirme s'il en était encore besoin, qu'elle est devenue une metteure en scène incontournable de notre PTF, notre paysage théâtral français.

Publié dans Critique

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