Le personnage désincarné

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Le théâtre dans le théâtre !

 

Depuis Shakespeare et le « Songe d'une nuit d'été », voilà bien-là un thème qui a inspiré nombre de dramaturges.

 

C'est au tour d'Arnaud Denis de s'être remarquablement emparé de ce sujet.

 

Il nous présente trois personnages, dont un qui n'est pas en quête d'Auteur, avec un grand A, puis qu'il est là, cet auteur !

 

La pièce commence, et lui débarque dans la salle de façon intempestive.

Un dialogue s'installe.

Bien obligés de dialoguer : son comédien se rebelle.

 

Comment ! On ose tenir tête à la toute puissance du Créateur ?

Vous plaisantez !

Quelle outrecuidance !

 

D'autant que le régisseur surgit lui-aussi du fond de la salle.

 

Lui le sait bien que cette rébellion est écrite.

Il va pousser notre acteur à vraiment couper les ponts pour de bon avec son géniteur littéraire.

 

Là encore une mise en abyme s'installe, vertigineuse, prodigieuse.

 

Bien entendu, vous vous en doutez, je ne vous dévoilerai la fin de la pièce...

 

Il est ici question de libre-arbitre.

Peut-on échapper à son destin, peut-on se libérer de son Créateur, au théâtre comme dans la vraie vie ?

Ce créateur existe-t-il, d'ailleurs ?

 

Le texte de Denis est on ne peut plus intelligent, malin, mais aussi troublant et générateur de questionnement.

 

Qui tire les ficelles, qui est qui, et réciproquement ?

 

Ici, l'affrontement est double.

Sur la scène du comédien et dans la vie de son auteur, qui lui aussi connaît un vrai dilemme sur le thème de la filiation, de la paternité pour le moins compliquée.

 

Pour tirer le meilleur de ce texte, il fallait qu'Arnaud Denis s'adjoigne les services de trois acteurs irréprochables, capables d'incarner ces multiples illusions théâtrales, ces matriochkas dramaturgiques.

 

Marcel Philippot, l'Auteur, est époustouflant, comme à son habitude.

 

De sa voix si caractéristique (« Je l'aurai, un jour, je l'aurai », dans le Palace de Jean-Michel Ribes, c'est lui...) de sa voix caractéristique, donc, il est le personnage.

 

C'est lui. D'une façon évidente. Il restera à jamais celui qui a créé ce rôle.

Arrogant, bouffi d'orgueil, dans la toute-puissance.

Mais dans la dernière partie de la pièce, Philippot changera son jeu du tout au tout. Le voici émouvant, faisant pitié, jusqu'au dénouement final.

 

Les deux « petits jeunes » qui lui donnent la réplique sont à l'avenant.

Et pour tenir tête à Marcel, il faut l'être.

 

Audran Cattin incarne le personnage frondeur. Lui aussi sait nous émouvoir.

On est de son côté, son jeu et son talent font qu'on voudrait vraiment que ce personnage-là réussisse à s'émanciper.

J'aurais bien eu envie de l'aider, comme le fait Grégoire Bourbier, lui aussi irréprochable dans le rôle du régisseur.

 

Cette pièce est vertigineuse, faites de multiples d'imbrications intelligentes, génératrice de bien des réflexions.

On est là dans l'essence même du mécanisme de création théâtrale, avec un vrai questionnement sur les rapports ambigus du dramaturge et de sa créature.

 

Une pièce originale, profonde et indispensable.
 

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Le personnage désincarné
De et M.e.s. d'Arnaud Denis

Théâtre de la Huchette
Du mardi au vendredi 21h00
Samedi 16h00

http://www.theatre-huchette.com/a-laffiche/le-personnage-desincarne/

Publié dans Critique

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