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De la cour au jardin

Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Les damnés

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Bien entendu, j'avais lu le texte de la pièce.


Bien entendu, j'avais visionné la captation de juillet dernier, au festival d'Avignon, sur CultureBox.


Alors bien entendu, une question s'était posée : la version salle Richelieu ( une ouverture plateau de onze mètres au lieu des soixante-quatre de celui de la cour d'honneur du Palais des Papes), cette version-là aurait-elle autant de force que celle décrite par la quasi unanimité des festivaliers ?


La réponse à cette question est oui, mille fois oui !


J'ai vu un spectacle d'une force inouïe, déchirante et glaciale.
Un spectacle magnifiquement noir, pratiquement sans espoir (j'y reviendrai...).


Une pièce tragique, mythique, universelle.
Universelle, car voilà bien là la réussite d'Ivo van Hove, le metteur en scène.


Malgré le contexte historique, on est plongé dans l'universalité : cette famille qui se déchire, c'est celle que nous connaissons dans la Tragédie grecque.


A l'autre bout de la frise historique, cette alliance d'un complexe financier et militaro-industriel avec un Etat fasciste, rien n'a beaucoup changé sous le soleil : on en connaît d'autres.
Comment ne pas penser à ces entreprises (avec plus ou moins de capitaux d'Etat) qui vendent des armes à des régimes très peu recommandables, quitte à les combattre par la suite ?
(Et je rappelle ici le mot d'Anatole France : "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels...")


Mais surtout, cette pièce relève d'une terrible actualité.


C'est surtout l'histoire d'une radicalisation.

 

Un jeune homme va se radicaliser, pour employer une terminologie actuelle. De marionnette, de pantin au début de la pièce, il devient un monstre sanguinaire dénué de toute retenue. Un type prêt à tout, y compris et surtout du pire !


A cet égard, Christophe Montenez incarne de rôle de Martin d'une façon époustouflante de vérité et de mise à nu, dans tous les sens du terme. Il est grandiose !


Mais toute la troupe du Français, toutes générations confondues, est épatante.
Faut-il avoir du métier, du talent, pour donner autant !
Tous sont vraiment excellents, il n'y a aucun autre qualificatif aussi évident.


Bien évidemment, cette troupe avait besoin d'un metteur en scène à la hauteur pour les driver.


Ivo van Hove, l'un des plus brillants directeurs de comédiens d'Europe, signe là un véritable chef-d'œuvre.


En insistant sur cette notion d'universalité, passée, présente et à venir, en mettant en exergue cette radicalisation, il nous assène un terrible coup de masse !


Son utilisation fort judicieuse de la video embarquée sur le plateau, de la diffusion d'archives historiques, des micros HF systématiques, des univers sonores sophistiqués ( des mixes de Richard Strauss, du groupe de métal allemand Rammstein, des sons d'infra-basses, de sifflements, etc...) tout ceci témoigne d'une très grande acuité artistique.


Je reviendrai pour terminer sur cette notion de tout petit, mais alors tout petit espoir.


Il est ici incarné par le personnage de Herbert ( remarquable Loïc Corbery) qui va se sacrifier pour sauver ses deux filles qui, avec leur mère, ont été déportées à Dachau.
Voici ce qu'il nous dit : " il fallait que quelqu'un le sache et s'en souvienne pour le dire plus tard à tout le monde. Pour que le monde entier sache et n'oublie jamais. "


Malheureusement, cet espoir, force est de constater qu'il est très ténu.


Comment ne pas penser à la montée des extrémismes en Europe, comment ne pas évoquer un certain candidat à la présidentielle américaine, ou un exemple féminin beaucoup plus local ?


L'Humanité est-elle guérie de ce traumatisme du XXème siècle ?
Pas certain, hélas !


Je suis ressorti de cette magnifique et dramatique pièce de la même façon qu'au retour d'un très récent voyage d'étude à Auschwitz-Birkenau en compagnie de l'historien-chercheur Tal Brutman, spécialiste incontesté du sujet : vidé, lessivé, anéanti, avec une chape de plomb sur les épaules.


Mais il en est de certaines pièces de théâtre comme de certains parcours : il est important, nécessaire et indispensable d'entreprendre le voyage !

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"Les Damnés", d'après L. Visconti

M.E.S. Ivo Van Hove
Comédie Française - Salle Richelieu
Jusqu'au 13 janvier 2017

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(c) Photo Y.P.

(c) Photo Y.P.

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