2666

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P. -

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Un véritable et intense voyage, fascinant et envoûtant !

C'est à un fabuleux maelström de textes, d'images, de sons, de musique et d'émotions en tous genres que nous convie Julien Gosselin.

Adapter le bouquin de feu Roberto Bolano (1360 pages en Folio poche...) relevait de la gageure.
Mettre en vie et en forme ce roman qui traite des rapports parfois ambigus entre littérature, théâtre et violence était un sacré défi à relever.

Il lui a fallu pas moins de onze heures, entractes compris, pour monter fidèlement ce « 2666 » (2 pour le millénaire, 666 pour le nombre maudit du mal).

Onze heures pour un théâtre total ultra-contemporain, un théâtre de la vie (et de la mort, aussi...), un théâtre complet qui vous prend aux tripes, vous retourne, vous dérange, vous emballe, vous séduit.

Un théâtre d'universalité et de diversité, également : le metteur en scène a choisi de faire dire les textes des personnages allemands, espagnols, anglais, mexicains, américains dans leur langue d'origine, sous-titrée.
En effet, nous sommes emmenés à Paris, Berlin, Londres, Varsovie, Turin, New-York, Santa Tereza (qui est en fait la réelle ville mexicaine de Ciudad Juarez, la ville d'ultra-violence aux centaines de femmes assassinées, violées, torturées...)

La mise en scène de Gosselin est intense, nerveuse, rythmée en diable, osée, même si les cinq parties ne sont pas toutes au même niveau. (Mais après tout, dans le roman non plus...)

Il utilise l'espace comme personne, avec une vraie inventivité, grâce à une scénographie (merci Hubert Colas) faite de petits « sous-espaces » transformables, mobiles et modulaires.

En phase totale avec son époque, il utilise également avec bonheur les technologies de pointe : video mobile embarquée, (les images sont en noir et blanc sont vraiment très belles), micros HF systématiques, textes projetés, diffusion sonore parfois assourdissante, étonnantes vitres en verre polarisé, qui s'opacifient à la demande (Merci Saint-Gobain...)

Alors bien entendu, ici ou là, on entend poindre cette insidieuse question (je l'ai encore entendue pendant un entracte) : proposer des gros plans video, les murmures des comédiens grâce aux micros, les textes projetés en direct, tout ceci est-il encore du théâtre ?
Je répondrai oui, définitivement oui.
Que le metteur en scène utilise (à bon escient, bien évidemment) les ressources des technologies à sa disposition est selon moi indispensable, voire salutaire
.
Après tout, quand, en 1671, Molière réussit à donner sa tragédie-ballet « Psyché », dans la grande salle des Machines des Tuileries, construite spécialement pour l'occasion, c'est justement parce que pendant cinq heures durant, il va pouvoir se servir de nouvelles machineries, la technologie de pointe de l'époque.
Et toc ! Je termine ma digression.

Julien Gosselin a énormément demandé à ses comédiens.
Et l'a obtenu !

De la première partie (celle des universitaires spécialistes de Benno Von Arcimboldi, écrivain génial et  mystérieux) jusqu'à la partie des crimes, à Santa Tereza, (aucun détail des tortures, des viols, des assassinats ne nous sera épargné), sans oublier le dernier acte, qui relie le tout, la quinzaine d'acteurs se donne sans compter, mélangeant et enchaînant texte (très dense, ardu, avec parfois de très longs monologues), performances, chorégraphies...

On assiste parfois à de véritables exploits et à une démesure qui servent parfaitement la totalité du spectacle.
On sent que tous sont vraiment investis.
On ne peut pas aborder ce genre de défi sans une totale adhésion au parti pris du metteur en scène.

Il faut noter également, la chose n'est pas si fréquente que cela, que la musique et les ambiances sonores sont jouées en direct, pendant pratiquement toute la pièce. (Des boucles, des loops, une sorte de musique itérative et hypnotique qui servent à merveille le propos.)

Au final, je retiendrai un sentiment d'immersion totale dans un univers très particulier, un univers fait de vie, d'amour, de violence, de mort (Eros et Thanatos ne sont jamais vraiment très loin).

Une sorte de plongée en apnée qui durerait onze heures dans un monde cruel, un univers implacable, parfois barbare dans lequel on ne peut que pénétrer à ses risques et périls.

Un trip fascinant et envoûtant, vous dis-je !

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2666

d'Après Roberto BOLANO - M.E.S. Julien GOSSELIN

ODEON - Ateliers Berthier
http://www.theatre-odeon.eu/fr/spectacles/2666

Jusqu'au 16 octobre 2016
 

Publié dans Critique

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