La leçon

Publié le par Yves POEY

La leçon

Cette leçon vaut bien un hommage, sans doute !

 

Oui, décidément, oui, Christian Schiaretti est un grand metteur en scène.
Il a parfaitement su faire monter la sauce d'une caricature pédagogique, et restituer ce grand dérapage que constitue cette pièce d'Eugène Ionesco écrite en 1951.

 

C'est un plateau très peu profond et uniformément couleur crème qui attend les spectateurs.

Des livres, beaucoup, quelques fauteuils, et un triptyque au mur.
Des tableaux de maître ? Oui, doublement. On le comprendra bientôt.

Et puis Schiaretti le diabolique nous plonge tout de suite dans un énorme quiproquo : les trois coups retentissent.
Une fois... On se dit : « tiens, c'est le retour d'une pratique ancienne passée de mode ? »
Une autre fois, et puis une autre encore...
Quels sont ces coups ? Il faudra attendre la fin de la pièce pour le savoir. Et pas avant.

Et les protagonistes entrent en scène.
Une domestique, jouée par Yves Bressiant, puis l'élève et son professeur, l'épatante Jeanne Brouaye et le grand René Loyon.

Et c'est parti pour une première partie très absurbe.
Ionesco ridiculise un professeur imbu de lui-même, qui s'écoute parler, qui ratiocine en permanence, caricature appuyée de ces pédagogues qu'on a hélas tous connus...

Et nous de rire. Beaucoup.
Les trois comédiens sont impeccables, et sans appuyer leurs effets, déclenchent l'hilarité grâce à leur savoir-faire, et la subtile direction de Schiaretti.

Et puis, doucement, imperceptiblement, tout bascule.
L'absurdité drôle fait place à l'absurdité tragique.

La force de cette mise en scène est pour moi dans ce basculement.

Tout est fait en subtile douceur, sans grand coup de théâtre, sans brusquerie.


Ce basculement, on le doit évidemment à la qualité de jeu des comédiens, mais également aux éclairages assez sophistiqués de Julia Grand, cachés dans des piles de faux livres, qui au fur et à mesure de l'heure qui passe, agrandissent de plus en plus les ombres en contre-plongée, finissant par créer sur le mur du fond de scène de très inquiétantes silhouettes.

Ici, le propos d'Eugène Ionesco est fidèlement retranscrit : le grand auteur ne croyait pas aux vertus de l'enseignement.

Il le fait d'ailleurs dire au professeur : « Je ne peux pas vous donner de règles, tout est une question de flair ».
Le professeur n'est qu'un tyran, un bourreau sadique.


Et puis c'est finalement un assassin, se rendant compte de son incapacité à asservir sa victime par la transmission d'un savoir.
 

Ces relations perverses entre deux personnages soulignent également leur incapacité à communiquer.
Schiaretti réussit parfaitement à montrer cela : la façon qu'il a de faire tenter de s'échapper l'élève de cet échange méphitique est très intelligente, et très bien vue.

Il a demandé à Jeanne Brouaye d'utiliser la capuche de son sweat-shirt pour tenter de se retirer de ce jeu pervers. L'élève se cache, elle ne veut plus participer, elle ne veut plus subir.

Une jolie trouvaille.

Ces deux-là ne se comprennent pas, se parlent, certes, mais ne se comprennent pas.

 

La pièce se termine là où elle avait commencé : on entend de nouveau des coups de marteau.
Le professeur ferme un nouveau cercueil. La boucle est bouclée.

Cette soixante-cinq minutes que dure la pièce furent un pur régal, un pur plaisir.


Ce soir-là, c'était la dernière.
Les trois comédiens furent longuement ovationnés, et à travers eux, un grand metteur en scène servant au mieux un immense auteur.


Une leçon !

La leçon

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