Les cuisinières

Publié le par Yves POEY

Les cuisinières

Goldoni le sociologue avant l'heure...

Goldoni, en fin observateur de ses contemporains, sait que le monde dans lequel il vit est un monde de duperies, de faux-semblants, d'hypocrisie, un monde dans lequel le vrai maître est l'argent.
(Le XXIème siècle est-il si différent du XVIIIème?)
Mais un monde où les petites gens ont plus d'importance à ses yeux que ceux de la « haute »...

Dans cette pièce de jeunesse, écrite en 1755, très peu jouée (et c'est bien dommage...), ce sont les femmes qui mènent la danse.

La danse, et la cuisine.

Ces cuisinières-là veulent en effet s'émanciper en ce jour de Carnaval, elles veulent s'amuser, elles veulent plaire, elles veulent vivre.
En un mot comme en cent, elles veulent exister.

Ce sont des rideaux blancs qui accueillent le public.
Il fait nuit. Le jour ne va pas tarder à se lever.

Au milieu et sur ces toiles immaculées, comme la farine de Momolo le mitron, le metteur en scène Philippe Lagrue a écrit sa partition.
Et de quelle façon !
Ces seuls rideaux, ainsi que deux bancs en bois vont seuls styliser et épurer l'espace et le temps.

La mise en scène de Lagrue est alerte, enjouée, virevoltante, et épouse formellement l'esprit qui devait régner à Venise un jour de Carnaval.
On n'est pas très loin de l'esprit d'une troupe de tréteaux.

Et en même temps, il a réussi à faire peser une sorte de gravité, une sorte de lourdeur très palpable.
C'est bien ce mélange de drôlerie et de gravité qui confère à l'ensemble cet esprit assez unique, à l'image de la scène finale : on a bien ri, certes, mais la gaudriole a hélas une fin.

Avec un message fort adressé aux cuisinières mais aussi par conséquent au public : Anzoletto, ce jeune homme vénitien nous le dit : « Regardez-vous d'abord : changez, et les choses changeront ».
En substance, il nous dit que personne ne va sortir grand gagnant de cette journée.
Un jeu à somme nulle, en quelque sorte.
Il faudra encore attendre un peu pour que le peuple se révolte vraiment.
Goldoni fait en effet partie de ces annonciateurs des grands changements...

Les quatre comédiennes-cuisinières pétillent, virevoltent, toutes plus espiègles les unes que les autres.
Zazie Delem, Pauline Vaubaillon, François Pinkwasser, et la grande Catherine Sauval (toute jeune ex-sociétaire de la Comédie Française) nous ravissent véritablement.

Leurs maîtresses ne sont pas en reste, avec notamment Heidi-Eva Clavier (pour qui j'ai un vrai petit faible, ancienne élève-Comédienne au Français), dans le rôle de Madame Costanza, épouse jalouse au possible d'un mari volage en diable.

Ce mari est d'ailleurs interprété par l'immense Christian Cloarec.

Il faut mentionner également le formidable Baptiste Roussillon dans le rôle d'un vieillard libidineux que plus libidineux, ça ferait trop !

Oui, décidément oui, cette soirée fut comme ces soirées d'été que l'on souhaite voir ne pas se terminer.

Une soirée un peu mystérieuse, un peu masquée, mais tellement agréable.

Une soirée vénitienne, en somme.

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Pour ceux qui seraient intéressés, j'ai demandé à Heidi-Eva Clavier-Mme Costanza de m'accorder une interview audio, un entretien que vous pourrez retrouver dans les jours qui viennent sur mon site mentionné un peu plus haut sur mon profil.

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