La mouette

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P.

(c) Photo Y.P.

La mouette, c'est elle. Encore et toujours.
La mouette, c'est Nina Mikhaïlovna Zaretchnaïa.
La mouette-Nina qui va se brûler les ailes et entraîner dans sa chute Konstantin Treplev, le metteur en scène incompris devenu écrivain.

Thomas Ostermeir a pris à bras le corps les thèmes qui parsèment cette pièce : la dénonciation de la bien-pensance établie, le conflit de générations, la place de l'Art en général et du Théâtre en particulier, la passion amoureuse qui conduit aux pires extrémités, tout ceci, le metteur en scène allemand l'a parfaitement mis en évidence.

En se servant des mots.

Des mots rajoutés : une espèce de prologue (improvisé ou pas?) nous emmène grâce à un chauffeur de taxi-médecin au cœur du conflit syrien, une longue tirade délirante presque d'auto-flagellation nous fait réfléchir aux stéréotypes en vogue du théâtre contemporain... (Ah ! Les comédiens en slip blanc qu'on voit souvent sur les planches devant un micro !...)

Des mots traduits : Olivier Cadiot, qui travaille souvent avec Ostermeir a utilisé une langue contemporaine, avec des expressions parfois triviales très actuelles, très en phase avec la réalité présente.

Des mots imagés : tout au long des trois premiers actes, la peintre Marine Dillard réalise sur le mur de fond de scène au moyen de grandes brosses et d'encre noire le paysage que voient les personnages.
Avant l'acte quatre, elle recouvrira complètement le tout de peinture tout aussi noire.

Oui, Tchekhov est bousculé !
Et alors ? Tant mieux !

Bousculé sur un plan formel, mais sur le fond, Ostermeir sait pleinement respecter l'auteur.

Ces mots, qu'il fait dire à ses comédiens de façon très posée, presque lente, ces mots nous livrent une Mouette à la fois très prenante et très claire.
Tous les enjeux sont explicites, les attentes et les envies de reconnaissance de chacun des personnages sont ainsi mis en évidence.

Cette volonté, ces mots actuels sont la marque de fabrique du metteur en scène : ce qui le caractérise, c'est sa capacité à rendre contemporain un texte.
Qui d'autre pourrait demander au personnage de Trigorine de prendre un selfie avec Nina sans tomber dans le plus profond ridicule ?

Et pour fonctionner, je vous prie de le croire, ça fonctionne !
On peut même parler de virtuosité en la matière.

Les comédiens, qui connaissent bien leur patron, sont parfaits de justesse, de rigueur et de sensibilité, à l'image du couple principal Mathieu Sampeur-Treplev et Mélodie Richard-Nina.
Avec leur bouleversante interprétation, ils incarnent un sentiment de mélancolie tout au long de la pièce qui convient très bien à ce drame passionnel intense.

Matthieu Sampeur - (c) Photo Y.P.

Matthieu Sampeur - (c) Photo Y.P.

Valérie Dréville, en comédienne et mère castratrice, est tour à tour ignoble, caressante, repoussante, aimante.

Sébastien Pouderoux, de la Comédie française, apporte une belle touche humoristique, de par sa façon d'incarner un médecin-dandy, véritable tenant de l'ordre moral.
Avec les accords tristes de sa guitare électrique, et ses reprises de standards rocks lancinants, il participe également à la mélancolie ambiante.

François Loriquet-Trigorine, Bénédicte Cerutti-Macha, Jean-Pierre Gros-Sorine eux aussi excellent.

Sans oublier Cédric Eeckhout, drôle aussi, en instituteur en gilet moutarde, se plaignant en permanence de sa condition.

On l'aura compris, j'ai beaucoup apprécié cette pièce, qui propose une vraie réflexion sur la place de l'Art et du Théâtre, deux concepts qui transcendent peut-être même l'amour...

Oui, décidément, oui, Ostermeir est un grand.

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La mouette - Anton Tchekhov
Odéon 6ème

Mise en scène Thomas Ostermeier

Jusqu'au 25 juin 2016
 

(c) Photo Y.P.

(c) Photo Y.P.

Publié dans Critique

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