La demande d'emploi

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P.

(c) Photo Y.P.

Une véritable leçon de théâtre !

Avec ses quatre camarades-comédiens, Gilles David nous sert sur un ring blanc immaculé une version coup de poing de « la demande d'emploi » de Michel Vinaver.

Car c'est en effet sur une sorte d'espace tout blanc, vide, avec à cour un pan relevé de la même couleur que le sociétaire du Français a choisi de faire se dérouler l'action.

Vide ?
Presque. Un vieux réfrigérateur est là. Avec à l'intérieur un gâteau d'anniversaire et un yaourt.

Sur cet étrange plateau, quatre personnages.

Fage, (Alain Lenglet époustouflant de subtilité, de justesse, de puissance et d'émotion), un directeur des ventes au chômage qui va être tout au long de la pièce « casté-interviewé-torturé » par Wallace, une sorte de DRH-Recruteur-Chasseur de têtes.

Dans ce rôle, Louis Arène est parfait : tour à tour mielleux, odieux, condescendant, pervers, fourbe, ignoble, il est totalement crédible dans la peau de ce chercheur de têtes qui tente par tous les moyens de cuisiner et de pousser à bout sa « victime ».

Car en effet, Michel Vinaver sait décrire comme personne ce monde du travail.(Faut-il rappeler qu'il fut chef du service administratif de la société Gillette-France?)
Sa pièce écrite en 1970/71 n'a pas pris une ride : le chômage des cadres cinquantenaires est toujours un mécanisme social aussi problématique.

Les deux comédiennes ne sont pas en reste.
Clotilde de Bayser est étonnante et lumineuse dans le rôle de l'épouse de Fage.
Elle, elle va parvenir à retrouver « un job », comme elle dit. (En 70, l'accès au travail des femmes était encore un sujet brûlant...)

Et puis Anna Cervinka, quant à elle, interprète le rôle de Nathalie, la fille du couple, âgée de 16 ans, et qui, nous apprend-elle, attend un bébé d'un de ses camarades de lutte, Mulawa.

Car elle lutte, Nathalie, elle milite, elle distribue des tracts, elle est contre le système, elle exaspère ses parents. (En même temps, elle est bien contente que son papounet l'emmène skier à Courchevel et à Londres pour faire du shopping...)

Gilles David, le metteur en scène, est un familier de cette pièce.

Il la propose souvent à jouer au cours d'ateliers qu'il dirige, dans des écoles de théâtre, dans des stages, ou dans des lycées.

Et ça se sent.
Ce qu'il a réussi à tirer de ses quatre comédiens-virtuoses est phé-no-mé-nal, même si ça ne se voit pas au premier abord, tellement les quatre sont époustouflants !

Monter cette pièce est une gageure : pas de ponctuation dans le texte, des répliques qui ne sont pas linéaires, mais qui s’entrechoquent, des ruptures en veux-tu en voilà, plusieurs histoires qui s'entremêlent, plusieurs thèmes à mettre en exergue, trente tableaux à mettre en place, tout ceci tient de l'exploit.

Et avoir sous la main ces quatre virtuoses (je répète à dessein cet adjectif qualificatif) est un atout majeur.

Faut-il être virtuose pour se coltiner pendant une heure trente à ce texte difficile, à ces bouts de phrases qui ne se répondent pas les unes aux autres, faut-il être à ce point en pleine possession de son métier de comédien pour intégrer tous les placements, tous les déplacements durant ces trente scènes !

Quels moments de théâtre !

Et puis, il y a la fin !

Vinaver, tout au long de son œuvre, propose des fins ouvertes à ses pièces.
Ici, on ne sait pas trop ce que devient Fage...
Une terrible issue est évoquée, certes, mais c'est aux spectateurs que nous sommes de nous faire notre propre fin.
Vinaver le sait : son écriture « en spirale » comme il le dit lui même, qui permet souvent de revenir au point de départ, nous force à nous interroger une fois le rideau tombé.

C'est la grande force de ce théâtre réaliste, qui nous propose, à nous autres, de nous approprier les enjeux évoqués.

Ce fut une soirée « énorme », pour parler « djeun's », d'autant qu'à l'issue de la représentation, sur la scène, Gilles David et son jeune auteur de 90 ans, oui, Michel Vinaver en personne, ont permis aux quelques spectateurs qui sont restés de leur poser des questions.

Et donc d'avoir des réponses.

Je vous en reparlerai ici dans les jours qui viennent.
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La demande d'emploi - Michel Vinaver
M.e.s. Gilles David
Studio-Théâtre de la Comédie Française.
Jusqu'au 3 juillet.

Michel Vinaver - (c) Photo Y.P.

Michel Vinaver - (c) Photo Y.P.

Publié dans Critique

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