Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)

Publié le par Yves POEY

Laurent Papot - (c) Photo Y.P.

Laurent Papot - (c) Photo Y.P.

« Vaisselle cassée, c'est la fessée,
Vaisselle foutue, panpan cul-cul ! »

 

En écrivant ces deux lignes, le grand philosophe Pierre Perret était-il à ce point visionnaire qu'il ait autant anticipé cette adaptation par Séverine Chavrier du « Déjeuner chez Wittgenstein »de Thomas Bernhard ?

 

Car ils en cassent, sur scène, les trois comédiens, de la porcelaine blanche !

Serait-ce une image métaphorique de la fragilité de notre existence ?
Et qui plus est, à grand renfort de sonorisation rugissante, de cordes de piano frottées hyper-amplifiées, de platines vinyle survitaminées, de bris d'assiettes, de hurlements du texte....
Les amateurs de décibels se régalent !

 

Mais reprenons depuis le début.
On connaît l'argument de la pièce : deux sœurs, comédiennes plus ou moins ratées récupèrent chez elles leur frère, philosophe jusque là interné dans un asile psychiatrique.
Mais le fou bernardhien est-il si fou de crier sa haine du passé de son pays, l'Autriche, de sa détestation de l'héritage familial ?
Lui, va poser les vrais problèmes !
Qui est le plus fous de tous, dans ces ateliers Berthier ?

Séverine Chavrier a choisi d'adapter ce déjeuner, et non pas de le donner tel qu'écrit par l'auteur.
Etait-ce là une bonne idée ?

Oui : après tout, je le répète souvent ici, il faut bousculer le théâtre, les textes et les auteurs.

Non : finalement, la préoccupation de la metteure en scène suisse passent devant celles du dramaturge autrichien. Elle a mis l'accent sur la musique, étant elle-même une excellente pianiste.
Des centaines de vinyles jonchent le sol, les pochettes sont accrochées au mur, des micros sont placés dans les objets, Wagner gronde, on entend des sons divers et variées, des scratchs, des craquements.

Tout ceci provoque une impression de saturation, comme lorsqu'on est devant une pub télé où le son est compressé au maximum et en permanence.
Deux heures trente cinq de ce régime est assez éprouvant.

Alors, bien entendu, et heu-reu-se-ment, les trois comédiens sont épatants.


Et notamment le fabuleux Laurent Papot, qui n'arrête pas un seul instant !
Survitaminé, hyper-actif, survolté : pour dépoter, il dépote !
Avec de grands moments hilarants :

  • la scène des profiterolles est à tomber par terre.

  • Sa façon de parler en crachant des grains de riz sur ses deux sœurs est jubilatoire... (J'avoue que j'y ai pris un plaisir sadique... Honte à moi ! )

  • Ses réflexions et analyses sur le suicides et les suicidaires sont drôlissimes, et l'on ne peut que rire.

Il est vraiment grandiose !
D'autant qu'il est vraiment « dedans » : ce soir-là, pendant l'une de ses tirades, un petit papillon de nuit virevoltait au dessus de la grande table : il n'a pas hésité à s'en servir, en improvisant une petite scénographie...
Formidable, ce Laurent Papot, vous dis-je !

Marie Bos - Séverine Chavrier - (c) Photo Y.P.

Marie Bos - Séverine Chavrier - (c) Photo Y.P.

Il faut également mentionner Marie Bos, qui prenant parfois une voix « à la Macha Béranger », campe la sœur du philosophe. Elle est tour à tour lunaire, étrange, bouleversante notamment quand elle nous confie sa difficulté d'aimer. Une vraie performance, également.

La metteure en scène-comédienne qui incarne la seconde sœur m'a parue un peu en retrait par rapport à ses deux camarades, mais il est vrai qu'elle n'a pas le rôle phare...

Au final, je retiendrai un spectacle plein de vraies et bonnes intentions, mais avec un désir de tout surexploiter, avec comme une volonté de ne jamais vouloir faire retomber la pression, la sauce, comme s'il s'agissait de vouloir brutaliser les spectateurs en permanence.

Mais après tout, n'est-ce pas également l'une des fonctions du Théâtre que de brutaliser, de secouer, de remuer le public ?

En tout cas, moi, ce matin, j'avais des acouphènes !

Le mix du micro-ondes - (c) Photo Y.P.

Le mix du micro-ondes - (c) Photo Y.P.

Publié dans Critique

Commenter cet article