Je suis Fassbinder

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P.

(c) Photo Y.P.

Une baffe en pleine figure !


Vous visualisez le concept de baffe théâtrale en pleine figure ?
Eh bien, c'est encore plus que ça !

Mais avant de développer cette véritable claque reçue hier à la Colline, je vous propose de remonter le temps jusqu'en 2007.
2007 : Falk Richter, Stanislas Nordey : la rencontre !
De cette rencontre va naître une façon d'inventer un spectacle à quatre mains, avec un texte qui se « fabrique » au fil des répétitions, en interagissant avec les comédiens.
« Je suis Fassbinder » participe de cette méthode.

Tout part en effet de Rainer Werner Fassbinder, cet artiste underground tout au long de sa vie, en marge de toutes les bien-pensances, et qui compte tant pour Falk Richter !
La problématique de la pièce est clairement exprimée dans la note d'intention du dossier de presse : « cette pièce est un titre générique, un point de départ. A partir de là, tout peut arriver. »
Et tout arrive.

Falk Richter, l'auteur, et Stanislas Nordey, le metteur en scène-comédien, nous convient à une répétition sur le plateau de la Colline.

Le théâtre dans le théâtre. Encore. Toujours.
La volonté de ces deux-là est de reprendre le questionnement de Fassbinder posé dans son film « L'Allemagne en automne », datant de 1978, époque où le pays est confronté au terrorisme : « Comment lutter contre l'état d'urgence, les mesures sécuritaires, grâce à l'art en général et le théâtre en particulier ? »

Pendant deux heures, dans un décor très années 70, ils vont nous confronter à cette question.

Tout d'abord, la peur, la haine de l'autre sont exposées. Autour d'une table. Dans une discussion digne du Café du Commerce...
La peur de ces « Arabes et ces Noirs » qui viennent soi-disant envahir le continent, la peur de ces migrants qui viennent soi-disant « violer nos femmes » le soir du jour de l'an, à Cologne...
(Laurent Sauvage, dans le rôle de la mère de Fassbinder est extraordinaire !)

Puis l'actu est rappelée, des deux côtés : il y a les « Je suis Charlie », et les « Je ne suis pas Charlie », qui annoncent que la peur va changer de côté. (Ceci dit, on peut ne pas être Charlie sans être un méchant ou appeler à l'apocalypse... Je referme ma parenthèse...)

Ensuite est exposée cette vision de l'Europe, qui devient de plus en plus sécuritaire, de plus en plus xénophobe, de plus en plus tentée par la montée des néo-fascismes, avec des personnages peu recommandables qui utilisent la peur des peuples pour arriver à leurs fins. (Suivez mon regard...)

« Ce qu'il nous faudrait, c'est un bon et gentil dictateur », dit à un moment l'un des comédiens.

Ces tableaux terrifiants mais si justes de nos sociétés malades et actuelles vous font vous poser bien des questions : où j'en suis, moi, face à tout ça ?, qu'est-ce que je ferais si.... ? , quelle est ma contribution à lutter contre tout ça ?, etc, etc....
Rarement la fonction cathartique du théâtre ne m'a parue aussi bien amenée, aussi bien intégrée, aussi nécessaire.


D'autant que Richter et Nordey se servent de la métaphore du théâtre, du metteur en scène « dictateur », des comédiens soumis et qui ont besoin d'être dirigés, pour développer leur propos.

Mais on rit beaucoup, également : les contradictions exprimées par les personnages, certaines scènes (on parle évidemment beaucoup en ce moment de celle où Thomas Gonzalez fait tournoyer (avec une certaine dextérité) sa zigounette) sont hilarantes !

Clin d'oeil aux provocs parfois un peu gratuites de Fassbinder....

Les cinq comédiens nous amènent, grâce à ce texte très actuel, (on ne pourrait faire plus contemporain) à réfléchir, à nous interroger, à nous positionner.


Le noir final arrive.
Noir total ? Non !
Il reste une télé allumée. BFMTV...
La peur distillée. En permanence.
Un spectacle intense, brillant, nécessaire, indispensable, salutaire, salvateur !
Voilà à quoi sert le théâtre !


Vous ai-je dit que j'avais reçu hier soir une énorme baffe ?

Et que ça fait un bien fou ?

Capture d'écran du site

Capture d'écran du site

Théâtre national de La Colline
15, rue Malte-Brun
75020 PARIS

  • Le mardi à 19h30
  • Du mercredi au samedi à 20h30
  • Le Dimanche à 15h30

http://www.colline.fr/

Publié dans Critique

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