Grisélidis

Publié le par Yves POEY

Grisélidis

Honte à moi !
Je le confesse, non seulement je n'avais jamais rien lu de Grisélidis Réal, mais j'ignorais totalement tout de cette écrivaine, peintre, anarchiste et prostituée genevoise (1929-2005).

C'est donc dans cette parfaite ignorance que je me retrouvai au Studio-Théâtre de la Comédie française pour assister à ce quatrième monologue de la série « Singulis ».

Cette fois-ci, c'est Coraly Zahonero qui s'y colle.

On est tout d'abord stupéfait par la transformation physique de la comédienne : non seulement, elle présente une troublante ressemblance avec le personnage, mais elle a choisi de raconter ces textes avec l'accent vaudois, ce qui fonctionne parfaitement.

Pendant une heure, elle va dire les textes de cette femme si lucide sur son « métier » de prostituée.
Dès son entrée en scène, je devrais plutôt dire dès son entrée dans le public et sur le proscénium, Melle Zahonero donne le ton : « Si vous avez le courage de m'écouter, vous prenez des risques ».
Ces risques, ces textes, c'est en quelque sorte une sociologie de la prostitution : rien ne nous est épargné, rien n'est caché, tout est dévoilé.

Derrière les propos crus, derrière la réalité parfois sordide, c'est bien entendu le rapport à l'Autre qui transparaît : ce métier qu'on dit le plus vieux du monde est pour l'auteure un « métier de service public », un métier qui aide les hommes, un métier indispensable et nécessaire, totalement assumé en tant que tel.

Et dans ce registre-là, la comédienne excelle : tout à tour enjôleuse, caressante, sensuelle, mais également triste, perdue, tragique, émouvante, elle utilise une incroyable palette de jeu.
C'est un véritable émerveillement que de la voir, que de l'écouter raconter, dire, expliquer...

A tel que point que lorsqu'elle m'a fixé en racontant une des passes avec un micheton (j'étais à ma place favorite au troisième rang, en plein dans l'axe, à hauteur d'yeux) je me suis demandé si mes voisines n'allaient pas me regarder bizarrement en sortant de la salle.
Curieuse et saisissante impression !

Et puis également le registre de l'humour.
Car Coraly-Grisélidis nous fait énormément rire : les anecdotes concernant le client portugais aux "couilles énormes" (sic), ou le client à la fois nain et bossu sont des grands moments d'anthologie !
La salle rit de bon coeur.

Sont évoqués également les rapports épouvantables de l'auteure avec sa mère, (ceci explique-t-il cela ?), et puis également la condition féminine, avec la peur qu'inspirent les femmes à certains hommes, notamment ceux qui ont recours à la prostitution.
(Petite digression, je me suis rappelé les cours de Christian Ingrao, historien, universitaire français spécialiste de l'histoire du nazisme, qui démontre que le point commun de toutes les dictatures, de tous les fascismes, c'est justement la peur de femmes. Et je referme ma parenthèse.)

Alors bien entendu, une question se pose : pourquoi avoir choisi Grisélédis Réal et son monde, Melle Zahonero ?

Mes hypothèses :
- Le caractère anarchiste et paradoxalement très féministe de ces textes ?
- L'analogie tant de fois établie entre le métier de Mme Réal et le métier de comédienne ?
- L'actualité politique récente, avec la loi de pénalisation des clients ?
(A ce propos, la salle éclate de rire lorsque la comédienne, décrivant son métier, hurle « Mais il est où, le socialisme ? »)
- Les trois à la fois ?
Allez savoir....

Mention spéciale aux deux musiciennes qui accompagnent la comédienne, et notamment à Hélène Arntzen, excellente saxophoniste. (La symbolique de l'instrument est ici évidente. Suivez mon regard...)

C'est donc une heure formidable qui nous est proposée.
Une heure durant laquelle Coraly Zahonero nous raconte une histoire et surtout, un personnage.
Une heure en tête à tête avec une personne incroyablement intense.
Une heure de vrai théâtre.

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Studio-Théâtre (Louvre) de la Comédie-Française
Jusqu'au 8 mai - 20h30

 

Grisélidis

Publié dans Critique

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