Britannicus

Publié le par Yves POEY

(c) Photo Y.P.

(c) Photo Y.P.

Rome. Washington.
Palais impérial. Bureau ovale de la Maison blanche.
L'empereur Néron. Le président Frank Underwood.

Et si Stéphane Braunschweig s'était inspiré de la formidable série américaine « House of Cards » pour monter ce Britannicus ?

Et si les enjeux de pouvoir similaires dans les deux cas avaient induit les modernes parti-pris esthétique, scénographique et dramaturgique du metteur en scène ?

Car il faut d'emblée être clair : ce qui a intéressé Braunschweig, c'est bien cette réelle prise de pouvoir de Néron, ce moment où le règne bascule et où le monstre se révèle en devenant un assassin.
Comme dans la série.

En coûteux costume noir, chemise blanche immaculée, Néron s'émancipe :
- de sa mère Agrippine, bien entendu : le petit a grandi, et il semble qu'il n'en fera plus qu'à sa tête.
- de ses deux gouverneurs : Sénèque est en province et le bon Burrhus ne pourra éviter l'inéluctable.

Ici, c'est avant tout le beau décor qui va symboliser le Pouvoir.
Le public est accueilli par une immense porte, sur le plateau. La porte de la Toute-Puissance.
Puis, sur une moquette rouge sang, une grande table ovale qui va changer de place au long de la pièce, reculant dans la perspective forcée.
Cette table du Conseil, sera finalement reléguée du premier plan au Lointain, pour finalement disparaître, remplacée par le corps  de Britannicus.
Plus besoin d'avoir des avis à exprimer autour de cette table : l'Empereur décidera de tout.
C'est lui, le Boss !

Le conflit amoureux ne semble être ici qu'un prétexte : il n'est là que pour permettre à Néron de déraper, de passer du côté obscur de la Force, comme dirait Lucas.

Tant pis pour le caractère poétique des alexandrins : ici, on fait de la haute politique.

La vraie réussite de Braunschweig est avant tout d'avoir su tirer de ses comédiens une vraie cohérence, une minutieuse justesse dans leurs rapports.

Le duo Agrippine/Dominique Blanc – Néron/Laurent Stocker est formidable.
On sent jusque dans les attitudes, les positions des corps le glissement qui se produit.
De complètement recroquevillé devant sa mère, jusqu'à sa magistrale sortie de scène devant elle, Stocker m'a enthousiasmé : ses sous-entendus font mouche, ses petits mouvements de tête les accompagnant sont drôles. Le public rit de ces double-sens.

Dominique Blanc, elle, est tout simplement somptueuse. L'attente de la rencontrer dans ce rôle n'est pas déçue. Dans sa bouche, les alexandrins raciniens ont une force peu commune.
On se délecte véritablement à l'écouter.

Une nouvelle fois, Hervé Pierre m'a sidéré : quel comédien, quel grand interprète !
(Oui, je sais, il me lirait l'annuaire inversé des entrepreneurs de pompes funèbres que je serais en extase devant lui...)
Haut fonctionnaire militaire, une prothèse manuelle gantée de noir, main probablement perdue au combat, son Burrhus m'a beaucoup touché : il nous fait sentir, et de quelle façon, que son protégé lui échappe, ne l'écoute plus.
Son « Rome ! » lancé à plusieurs fois est à vous faire frissonner !

Mais les petits jeunes ne sont pas en reste.
Benjamin Lavernhe, en sombre et fourbe Narcisse, parvient à nous indigner : c'est un serpent, un vrai méchant. Il le sait, et le joue à la perfection.

Et puis les deux jeunes sacrifiés Britannicus/Stéphane Varupenne, Junie/Georgia Scalliet m'ont beaucoup ému. J'aurais aimé qu'ils puissent s'en sortir, être heureux, abandonner cette atmosphère politicienne.
Les deux comédiens sont on ne peut plus crédibles, et ont su nous faire partager les affres de leurs personnages.

Il faut également mentionner le beau jeu de Clotilde de Bayser, en rigoureuse Albine, la confidente d'Agrippine.

Je terminerai par un petit étonnement.
Etait-il nécessaire de sacrifier à cette mode qui consiste à faire jouer les comédiens dans le public, à les faire entrer et sortir de scène par la salle ?
J'ai personnellement trouvé que tout ceci était assez gratuit et n'apportait pas grand chose.

Quoi qu'il en soit, ce Britannicus reste une grande réussite, qui marquera la première saison « rufienne » du Français.

Merci, M. Braunschweig !

Kevin Spacey - (POTUS de la série "House Of Cards") - (c) Photo Netflix

Kevin Spacey - (POTUS de la série "House Of Cards") - (c) Photo Netflix

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