Les créanciers

Publié le par Yves POEY

Les créanciers

J.F. Kennedy avait souvent coutume de répéter : « Je pardonne à ceux qui m'ont offensé, mais j'ai la liste ! », ce qui revient à peu près à dire que la vengeance est un plat qui se mange froid.
Ici, dans ces « créanciers », non seulement elle se mange froid, cette vengeance, mais elle se mange à trois.

En effet, dans cette pièce écrite en 1888, au sortir d'une récente rupture, (d'où probablement le caractère plutôt misogyne de ce texte), Strindberg va étudier la notion de créance amoureuse.
Les trois personnages en scène vont tour à tour venir présenter leur créance à l'un ou aux deux autres protagonistes.

Adolf (Julien Rousseaux), artiste-peintre, sculpteur, est marié à Tekla (Maroussia Heinrich, lascive à souhait) romancière à succès, femme libre et émancipée sexuellement, qui doit en grande partie son succès à son mari qui « lui a appris l'orthographe » et l'a présentée aux cercles littéraires en vogue.

Au lever de rideau, Adolf est rejoint par un certain Gustav (l'excellent Benjamin Lhommas), qui petit à petit va distiller son poison : le mari va se mettre à douter de son épouse et de son amour et va lui demander des comptes.

Puis, tout au long de cette heure et quart, le tension va monter, et l'on va finir par apprendre par petites touches subtiles que Gustav n'est autre que l'ex-mari de Tekla.
Elle l'a trompé, puis abandonné : lui aussi va finir par présenter sa terrible créance qui va engendrer le chaos.

La grande réussite de la mise en scène de Frédéric Fage, après avoir transposé cette pièce de nos jours, (les personnages sont devenus des sortes de bobos près du Canal St Martin, dans le XIXème), c'est d'avoir su parfaitement faire monter la sauce et la tension.
J'ai été déstabilisé en permanence : on ne sait pas qui manipule qui, on ne sait jamais trop sur quel pied danser.

De ce point de vue, Benjamin Lhommas est parfait : il parvient parfaitement à graduer son jeu : de primesautier et apparemment léger, il devient machiavélique et véritablement pervers lorsqu'il déploie sa stratégie.

Alors, évidemment, on peut se demander s'il a l'âge du rôle : dans cette version, les deux hommes ont quasiment le même âge, alors que le texte fait référence à un Gustav-premier-mari plus âgé. C'est un professeur de littérature déjà bien établi.
Mais bien entendu, le théâtre est l'art des conventions.

On peine également parfois à s'identifier aux personnages, mais il est vrai que le texte est tellement dense, qu'il importe de ne rien rater...

L'amour peut-il être totalement gratuit, ou doit-il forcément s'accompagner de créances inéluctables ?
L'amour se monnaye-t-il ?

C'est à ces trois questions qu'il nous faut essayer de répondre, une fois le rideau tiré.

Publié dans Critique

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